Histoire de la fortification bretonne

 

Les fortifications sont le squelette de dispositifs militaires qui concrétisent la vision stratégique de pouvoirs régaliens capables de mobiliser des ressources conséquentes et de mettre en oeuvre des systèmes d'armement très élaborés pour l'affirmation de leur puissance et la défense de leurs intérêts. En neuf étapes, elles font passer la Bretagne du statut de province ouverte aux rivalités européennes du XVe siècle à celui de support exclusivement national de la force océanique stratégique de la V° République.

 

Les guerres de la Ligue et l'impuissance française

De 1590 à 1598, le corps expéditionnaire espagnol de Don Juan del Aguila fait de Blavet une escale fortifiée par Cristobal de Rojas sur la route maritime des Flandres. Cette base avancée, indispensable à la réussite de débarquements en Grande Bretagne et en Irlande, prépare la revanche méthodique de l'échec de l'Invincible Armada.

 

Les défenses de Brest (1850-1914)

 

 

Soldats et marins de la reine Elisabeth, commandés par John Norreys et Martin Frobisher, exterminent en 1594 les troupes de Philippe II qui ont pris position dans la presqu'île de Crozon pour mettre la main sur Brest et sa rade. Des 350 compagnons de Thomas de Paredes retranchés dans le fort de Léon, seuls sept sont pris vivants. La pointe des Espagnols, aujourd'hui encore, tire son nom de cet affrontement.

 

L'affirmation de la puissance monarchique dans la province

Le premier tiers du XVIème siècle voit l'affirmation de la puissance monarchique dans la province. Dès le 18 mai 1598, le roi défend de faire de nouvelles fortifications, confiant à quelques garnisons le soin de maintenir les Bretons dans l'obéissance.

 

Si Dinan, Malestroit, Rennes, Rostrenen et Saint-Malo gardent leurs remparts, si Mercceur se maintient à Bréhat, Lamballe, Guingamp et Moncontour, si plusieurs châteaux comme Kerjean restent couverts d'enceintes bastionnées, la plupart sont livrés à la destruction, à la demande des Etats eux-mêmes en 1614 puis 1626, ou laissés à l'abandon, comme Bazouges ou Morlaix. Ancenis, Broons, Cesson, Châteaubriant, Châtillon en Vandelais, Comper, Douarnenez, Hédé, Nantes, Pontorson, Quibriac, Quimper, Quintin, Vannes, liste non exhaustive, payent le prix d'une fidélité ou d'une utilité hypothétiques à la cause royale et sont délivrés de toute sujétion militaire. L'ancien réseau défensif des ducs de Bretagne est démantelé. Les murailles des villes seraient d'ailleurs bien incapables de s'opposer aux performances des boulets métalliques d'une artillerie devenue par son coût un outil exclusif de l'absolutisme. De ce fait, la défense de la Bretagne s'intègre dans la politique générale de protection des frontières maritimes du royaume. L'emprise militaire sur la province se polarise sur le littoral avec pour points majeurs la citadelle du Palais, Port-Louis, Concarneau, Brest, le château du Taureau, Saint-Malo.

 

Le changement de nom de Blavet en Port-Louis en 1618 est emblématique : l'ancien fort espagnol devient port du roi "retranché, fermé de murailles, bastions et remparts". Ce grand chantier où Jacques Corbineau, célèbre pour ses retables, s'essaye à la fortification, résiste tant bien que mal en 1625 au coup de main de Soubise, lors des dernières guerres de religion qui conduisent plus au sud au démantèlement de La Rochelle et des places protestantes de sûreté. La recherche d'un port de guerre face à l'Angleterre se fait désormais pour le compte de la France : si le projet de Pontrieux sur la côte Nord n'aboutit pas, Brest découvre sous Richelieu son destin de port militaire essentiel à la puissance du pays.



Le pré carré

Confiée pendant la Fronde à Anne d'Autriche représentée par le duc de La Meilleraye, la province se transforme en vaste camp retranché au service de la politique navale de Louis XIV et de Colbert. Il s'agit de maîtriser l'espace nautique littoral où se concentre la navigation commerciale côtière de l'Europe occidentale, de maintenir ouvertes les routes maritimes intercontinentales qui prennent pour points d'atterrages les îles avancées du continent, de garantir la liberté opérationnelle de la Marine royale et la sûreté des ports militaires et marchands.

 

De 1672 à 1690, les escadres françaises mettent successivement fin à la domination espagnole dans les eaux européennes, arrachent à la Hollande sa suprématie sur le commerce mondial, menacent avec succès la prépondérance britannique jusque sur les côtes anglaises. La priorité donnée à l'instrument naval cède ensuite la place, de 1691 à 1715, lors des guerres d'usure engagées par l'Angleterre et l'Europe coalisée, à une stratégie moins offensive qui fait la part belle à une défense terrestre appuyée sur des fortifications permanentes.

 

Les défenses de l'Île d'Ouessant (1850-1914)

 



Autant que les aléas opérationnels, cette évolution est également le résultat des luttes de clans entre serviteurs de l'Etat. Colbert commence par s'assurer de Belle-Ile, confisquée à Fouquet en 1661. Commissaire général des fortifications de 1662 à sa mort en 1678, le chevalier de Clerville, un de ses fidèles, préside à l'implantation de la Marine royale à Brest et de la Compagnie des Indes à Lorient. Jusqu'à la mort de Seignelay, c'est la Marine qui est responsable de la défense des côtes. Vauban, homme de Louvois, n'intervient en Bretagne qu'après la mort de Colbert. De mars 1683 à 1695, il étend à la province la logique du pré carré. Sous sa direction puis celle d'ingénieurs comme Garangeau à Saint-Malo et sur la côte Nord, Mollard et Sainte-Colombe à Brest, Traverse et Robelin sur la côte Sud, on assiste à la constitution de trois grands ensembles.

 

Les ports militaires et corsaires sont prioritaires. Leurs passes et leurs rades se hérissent de forts, de tours et de batteries. Leur architecture civile et leur urbanisme sont modelés par les impératifs de défense.

 

Le château et les remparts de Brest et de Recouvrance sont parachevés en 1695. Les batteries du Léon ou du Mengam, de Cornouailles, de la pointe des Espagnols, du Robert et du Minou rendent le goulet inexpugnable. Les retranchements de la presqu'île de Quelern, la tour de Camaret, complètent la défense contre d'éventuels débarquements.

 

Saint-Malo est mis hors d'atteinte de 1689 à 1700 par des travaux complets de la pointe de Cancale au cap Fréhel, appuyés sur Châteauneuf, Dinan et Dol. Le château, la tour Solidor, le fort La Latte réaménagés sont complétés par les batteries et forts de la pointe de La Varde, des îles des Ebihens, Cézembre, Erbou, La Conchée, Grand Bé et Islette, Petit Bé.

 

Les batteries de Gâvres et de Locqueltas doublent la citadelle du Port-Louis à l'entrée de la rade de Lorient.

 

Sur le continent, une chaîne quasi ininterrompue de batteries côtières et de forts improvisés, levées de terre abritant quelques canons avec retranchements, poudrières et corps de garde, couvre tous les mouillages possibles de l'embouchure de la Loire jusqu'aux petits ports de la côte Nord, les Abers, Le Conquet, Roscoff, Saint Pol, Morlaix, Lannion, Tréguier, Pontrieux, Paimpol, Saint-Brieuc. Les îles deviennent des enjeux majeurs de la maîtrise de la navigation côtière et des mouvements de la Marine royale. Postes d'observation et de secours pour les amis, elles servent de mouillage pour les ennemis. Leur artillerie ne pouvant se croiser avec celle du continent, elles sont défendues pour elles-mêmes avec des batteries et des citadelles pour réduits de défense comme à Belle Ile voire Ouessant à partir de 1681, ou munies de tours centrales casematées avec batteries comme Houat et Hoedic en 1685. A l'inverse, Sein, les Glénan et Groix sont abandonnées sans protection aux croisières hollandaises et anglaises et aux corsaires de Jersey et de Guernesey.

 

Ces efforts mobilisent avec succès l'ensemble de la province. Le gouverneur et l'intendant de Bretagne se confrontent aux Etats pour investir des sommes importantes d'argent public. Les milices garde-côtes, réorganisées en 1681 et en 1696, servent d'appoint aux troupes régulières. En 1694, les attaques anglaises contre Saint-Malo et Camaret tournent au désastre.

 



La frontière de l'Angleterre

Abandonnées de 1715 à 1744, ces défenses doivent être réactivées lors des guerres de Succession d'Autriche et de Sept-Ans. La Marine royale n'est plus en état de lutter à armes égales avec l'Angleterre, qui transporte ses frontières sur les côtes françaises.

 

Le débarquement anglais au Pouldu puis la destruction des tours de Houat et Hoedic en 1746, le débarquement de Cancale et l'incendie de la flotte malouine en 1758, la prise de Belle-Ile en 1761, conduisent à un blocus maritime complet.

 

Le duc d'Aiguillon, commandant en chef pour la Bretagne de 1753 à 1768, réforme les milices garde-côtes, les liaisons routières et l'emploi des troupes réglées. Il triomphe à Saint-Cast mais est moins heureux à Rennes dans les relations que le poids de la guerre le conduit à avoir avec les Etats et le Parlement.

 

622 batteries, 3219 bouches à feu servies par 10324 hommes, servent de refuge aux convois de caboteurs qui tentent d'échapper aux Anglais en rasant les cailloux sous la protection de quelques canonnières. La défense des îles est étendue à Molène, Sein et Groix. De nouveaux forts sont construits sans grands résultats aux Sept-lles, à Houat et Hoedic, sur l'île Cigogne aux Glénan, à Dumet. Pendant la guerre d'Amérique, le comte de Langeron dote Brest de l'ouvrage à cornes de Queliverzan, de l'enceinte fortifiée du Bouguen et des cinq forts avancés du Portzic, de Montbarrey, de Keranroux, de Guestel Bras et de Penfeld. Le même souci de contenir à distance un débarquement suivi d'une attaque terrestre conduit à étendre dans la rade, à l'île Saint-Michel, à Pen Mané et à Kernevel, puis sur la côte, au Talut, au Fort Bloqué, au Loch et au Pouldu, la ceinture des forts de Lorient, bastionné de 1746 à 1758.

 

Confrontés sous la Révolution à la domination maritime britannique et à la maîtrise chouanne des campagnes, les postes de la garde nationale, les stationnaires des côtes et des rivières, secourus par les armées des côtes, font triompher la République. Le débarquement des émigrés à Carnac en 1795 est un échec. Ouessant, Belle Ile et Croix ne subissent aucune tentative. Partout ailleurs, les Anglais sont chez eux.

 

Des fours à réverbère pour le tir à boulets rouges sont installés à partir de 1793 dans les principales batteries, qu'il faut mettre à l'abri de coups de main particulièrement audacieux. Les tours et les redoutes modèles conçues en 1811 avec logements, magasins et plate formes de tir, sacrifient, comme au Toulinguet et à la batterie de Cornouailles, à l'autodéfense locale et à l'orchestration hasardeuse du blocus continental.

 

Les défenses du nord du goulet (1850-1914)

 



Permanence et standardisation

Tout est laissé à l'abandon de 1815 au réexamen complet mené par la commission mixte d'armement des côtes du 11 février 1841. Les progrès de la navigation à vapeur, la perte d'importance du cabotage face au développement des canaux bretons, du chemin de fer et des routes intérieures, recentrent les priorités sur les grands ports militaires, marchands et les îles, plus que sur les mouillages et les petits ports.

 

La permanence des installations et de leur armement s'impose pour empêcher tout bombardement, débarquement ou agression inopinés. La défense fixe regroupe sur les points majeurs du littoral des batteries barbettes à tir rasant avec épaulements en retour, traverses et réduits défensifs formés de tours et de corps de garde type 1846. Les forts de Saint-Nazaire, Mindin, Penthièvre, les batteries du Petit Gouin, de la pointe des Capucins et de l'île de l'Aber, de Loqueltas et le réduit central Saint- Michel à Ouessant, le fort de Penfret aux Glénan, les batteries du Grip, de Nosterven, du Grognon et le fort La Croix à Croix, le fort central et les batteries de Houat, Hoedic et de l'île Dumet, l'enceinte du Palais et de nombreuses batteries à Belle Ile, sont représentatifs de cet effort.

 

L'artillerie est standardisée : canons de 30 long, mortiers de 32 cm pour l'attaque de navires au mouillage, obusiers de 22 cm, remplacent la liste hétéroclite des anciennes bouches à feu.

 

 

Concentration et dissimulation

L'artillerie rayée, expérimentée sur le polygone de Gâvres - ce qui fait que les tubes sont rayés vers la droite afin de ne pas laisser dériver les tirs vers l'intérieur du Morbihan - périme ce système à partir de 1863. Il faut cuirasser et couvrir de casemates et de terrassements les forts en maçonnerie, surtout les batteries basses comme Port Puce à Gâvres, Kernevel, Locqueltas et le Talut à l'entrée de Lorient. Tout pousse à la réduction du nombre des points armés se couvrant mutuellement de leurs feux : la portée de l'artillerie - qui permet d'intégrer les îles à la défense du littoral - et les contraintes budgétaires. La défaite de 1870 subordonne la Marine à l'armée de terre, responsable de la défense des côtes, qui a pour absolue priorité la reconstruction de la frontière de l'est face à l'Allemagne. Le littoral est délibérément délaissé, à l'exception des forts de Crozon et Landaoudec type Séré de Rivières 1874-75 pour la défense de Brest, ou Saint-Julien de Quiberon.

 

A partir de 1885, l'obus torpille brise les maçonneries, traverse la terre, défonce les voûtes des casemates. Seul le béton armé sur trois à douze mètres d'épaisseur, renforcé dès 1888 par une armature d'acier, lui résiste. Il n'est plus possible de maintenir des pièces d'artillerie dans des alvéoles ouverts. En 1888 et 1889, la quasi totalité des forts et batteries du littoral sont déclassés : 13 en Ille-et-Vilaine, 21 en Côtes du Nord, 49 en Finistère, 38 en Morbihan, 11 en Loire Inférieure.


Trois nouveaux types d'ouvrages, camouflés et dissimulés pour échapper aux repérages, avec des abris protégés pour les munitions, rarement pour le personnel, sont mis en service : des batteries barbettes de combat ou de bombardement à longue portée, en hauteur pour avoir le champ d'action le plus large possible et se défiler aux coups de l'artillerie navale, de quatre pièces de 24 cm au minimum pour garantir la continuité du tir, au Minou, au Robert, au fort du Corbeau, de l'Armorique, au Toulinguet, au Haut Grognon et au Mené à Groix, au Gros Rocher et à Taillefer à Belle-Ile. Des batteries de rupture de 32 cm, en casemates bétonnées ou creusées dans le roc, tirant à fleur d'eau dans les passes du goulet de Brest au Minou, à Cornouailles, à la pointe des Espagnols, au Robert et aux Capucins, à la citadelle du Port-Louis, au fort de l'Eve, des batteries de mortiers pour tir indirect.

 

Contre les petits bâtiments, des batteries légères à tir rapide assurent la sécurité du réseau sémaphorique et télégraphique et des nouvelles installations électriques : postes de défense fixe chargés de la mise à feu de rangées de torpilles, projecteurs, feux chercheurs ou fixes, pour éclairer de nuit, groupes microphoniques, postes de commandement et de direction de tir isolés des ouvrages qu'ils coordonnent.

 

Des torpilleurs et des garde-côtes cuirassés forment la défense mobile de mer. Il y a divergence entre l'armée de terre, qui privilégie la mobilité ferroviaire, et la Marine, responsable de la défense de ses ports depuis 1843. En 1898, rien n'est prêt pour une guerre avec l'Angleterre et l'Allemagne en impose.

 

 

Les défis sous-marin et aérien

Les rêves de bataille décisive entre escadres de ligne s'évanouissent lors de la Première Guerre mondiale. L'alliance anglaise, la pénurie française d'artillerie lourde, vident les côtes de leur gros armement. La Bretagne ne devient zone de combat qu'en 1916 avec la guerre sous-marine. Cette émergence de la troisième dimension met en avant une poussière navale défensive pour protéger les liaisons logistiques et les zones de convois qui amènent sur Brest et Saint-Nazaire un million d'Américains et des montagnes de matériels et de charbon.

 

L'aéronautique navale française à Camaret, Penzé, Lorient, Le Croisic, Quiberon, Plomeur, Tréguier, l'île dYeu et américaine à Brest, Guipavas, l'Aberwrach, Tréguier, Fromentine, Le Croisic, l'île Tudy, les stations de ballons captifs de Saint-Nazaire, Brest, Lorient et La Trinité, les postes vigies de Ouessant et Groix prennent le relais de la défense côtière dont la Marine récupère la responsabilité en 1917.

 


Les murs de l'Atlantique

A partir de 1920, plusieurs programmes organisent les fronts de mer de Brest, Lorient et Quiberon-Loire, composés de batteries d'alerte aux Respects et à Toulbroch, de complément à Toulbroch, Ouessant, au Robert et au Mené et de réserve à Kerbonn, au Toulinguet, aux Capucins, à la pointe des Espagnols, à Cornouailles, au Minou, à Mengam, au Portzic, au Talut, à Gâvres, à Taillefer et au fort de l'Eve. En 1939, ces batteries en service, modernisées, complétées par celles du cap de la Chèvre, du Déliée, du Stiff et du Creach à Ouessant, du Conguel, de Ville-ès-Martin et du Pointeau, forment un ensemble conséquent. D'autres sont en construction à Kergroix en Quiberon, à Hoedic, à Saint-Gildas de Préfailles. Ce dispositif, soutenu par des batteries de circonstance ou de semonce et des batteries antiaériennes, des ballons, des postes de reconnaissance aérienne ou de garde du littoral, n'est d'aucun secours lors de la débâcle et de l'éphémère tentative de créer un réduit breton face à l'avance allemande. L'occupation entraîne d'immenses bouleversements. Zone interdite, le littoral se couvre d'installations militaires sous la férule de l'organisation Todt. Trois gigantesques bases de sous-marins sont construites à Lorient-Keroman, Saint-Nazaire et Brest, qui accueille aussi de grands croiseurs allemands. L'amiral Doenitz conduit la guerre sous-marine depuis Kernevel.

 

A partir de 1941, ces bases ainsi que Saint-Malo sont au coeur de forteresses bardées de doubles lignes concentriques de défenses antiaériennes, de batteries côtières lourdes, de lignes principales de défense terrestre hérissées d'obstacles, de champs de mines et de casemates antichars, d'aérodromes, de réseaux de radars et de transmissions ultramodernes. Tous les anciens sites de défense du littoral sont réutilisés et infestés de bunkers standardisés. Aucune restriction financière ne limite ces travaux payés par les indemnités d'occupation.

 

L'importance stratégique de ces centaines de canons et de ces milliers d'ouvrages est à l'échelle du continent : empêcher à tout prix la constitution du deuxième front à l'ouest, indispensable à la défaite de l'Allemagne nazie. Les batteries de Cézembre, de Lochrist, du Gouin, du Bégot à Plouharnel, du Grognon à Groix, du fort de l'Eve, de Batz sur mer et de Préfailles, avec leur artillerie lourde et leurs étranges postes de direction de tir, sont parmi les plus spectaculaires.

 

La région en subit les répercussions économiques, militaires et morales pendant toute la durée de la guerre. Les ports de Lorient et Saint-Nazaire sont détruits par les bombardements aériens alliés en 1943 lors de la phase la plus intense de la bataille de l'Atlantique, puis lors de poches qui se prolongent jusqu'au 11 mai 1945. Saint-Malo et Brest libérés en 1944 ne sont que ruines.

 


Le "bercail" nucléaire

En 1945, la Marine récupère une grande partie de ces installations qu'elle conserve dans l'hypothèse d'un conflit atomique. Dans les années 1970, elle fait de l'île Longue la base opérationnelle des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins de la force océanique stratégique. Cette composante majeure de la dissuasion est la synthèse contemporaine des solutions expérimentées depuis le XVIIIème siècle par la démarche de fortification : affirmation de puissance, sanctuarisation du territoire, permanence de la garde, concentration, standardisation, multiplication des performances, modernisation et renouvellement des systèmes d'armes, dissimulation et mobilité dans toutes les dimensions, indépendance nationale. Elle rend en grande partie caduque l'appropriation du littoral par les infrastructures militaires et les servitudes qui y sont associées. Répondant à la complexité croissante de la société, la défense s'étend bien plus au large et se disperse bien plus à l'intérieur du pays que par le passé. Cette démultiplication des points sensibles, indépendamment de la dimension aérienne et spatiale, fait du secteur du Finistère de la défense opérationnelle du territoire l'un des plus contrôlés de France.

 

Depuis les années 1990, la fin de la guerre froide et la recherche des dividendes de la paix conduisent le ministère de la Défense à aliéner ou à rendre accessibles de nombreux sites jusqu'alors restés d'un abord confidentiel. Cette ouverture au public se doit d'être accompagnée du rappel du rôle majeur de province frontière que joue la Bretagne depuis toujours et qui l'a dotée de l'un des patrimoines fortifiés les plus complets du monde.

 

Source : M. Pérouse de Monclos Guide du patrimoine de Bretagne, Editions Monun', 2002