La mémoire des villages martyrs : le village de Maillé

Ce village d’Indre-et-Loire que certains appellent "l’autre Oradour-sur-Glane" a connu un destin mémoriel et paysager totalement différent de celui du bourg limousin. Au lendemain du massacre de Maillé, et avant même la fin de la guerre, est décidée la reconstruction totale du village, un choix qui n’est pas sans conséquence sur la perpétuation de sa mémoire.

Le 25 août 1944, alors que Paris célèbre le retour à la Liberté, Maillé, un petit village de Touraine, est quasiment rayé de la carte.

 

Durant la matinée, un groupe de 80 soldats allemands envahit le bourg. Pendant plus de trois heures, ils pénètrent dans les maisons, massacrent les habitants et incendient les bâtiments au fil de leur progression. Hommes, femmes, enfants, bébés, personne n’est épargné. Dans l’après-midi, une pièce d’artillerie, positionnée sur une colline voisine le matin même, commence à pilonner le bourg afin d’en parachever la destruction. Le soir du 25 août, le bilan est terrible : 124 victimes dont 48 enfants, 52 habitations sur 60 sont incendiées.

 

Rue principale de Maillé, 1945. © Collection privée - Maison du Souvenir

 

Dès septembre 1944, les questions relatives à la reconstruction du village se posent. Un urbaniste, W. Roger Coulant, est missionné pour dresser les plans de la reconstruction de Maillé. Il décide de faire du bourg reconstruit un "village modèle", afin que "dans les années à venir ce souvenir sombre s’efface peu à peu de la mémoire des habitants du village martyr reconnaissant". En août 1945, les premiers chantiers sont lancés ; la première pierre de la reconstruction est posée par Raoul Dautry, ministre de la Reconstruction. En 1953, la plupart des maisons sont habitables, et en 1960, la reconstruction est officiellement terminée. Cette relative rapidité est notamment due à l’action du Conseil municipal qui exige régulièrement la simplification des projets.

 

Dans la même période, le drame de Maillé tombe dans l’oubli. Même en Touraine, rares sont les personnes qui ont conscience du caractère particulier de ce massacre, pourtant le deuxième après Oradour-sur-Glane en termes de nombre de victimes, commis par les Allemands sur le sol français. Les commémorations ayant lieu durant la période de vacances du gouvernement, et le jour de la Libération de Paris, il faut attendre 2004 pour qu’à la suite de Raoul Dautry, un ministre soit présent dans le village martyr le jour de la cérémonie anniversaire. Dans le bourg, à l’exception de quelques discrètes stèles, rien ne rappelle le drame, et même entre eux, les survivants n’évoquent jamais cette terrible journée.

 

En 1994, à l’occasion d’une exposition réalisée par les Archives départementales consacrée au massacre, les langues se délient. Une association de survivants est créée et des projets de réalisation d’un centre d’interprétation voient le jour. Au début des années 2000, les travaux de réhabilitation d’un ancien café sont lancés en vue d’y installer le musée consacré au 25 août 1944 et les premiers films de témoignages sont tournés. L’une de ces réalisations va avoir des conséquences inattendues pour le village. Déjà alerté par un article paru dans la presse allemande, un procureur de Dortmund, spécialisé dans les recherches sur les crimes de guerre, apprend que l’un des films consacré au massacre de Maillé va être projeté à Stuttgart.

 

À cette occasion, il découvre les nombreuses lacunes de l’enquête menée en France durant les années d’après-guerre et décide alors de rouvrir une enquête sur le massacre de Maillé. En juillet 2008, la visite de ce procureur permet une première vague de médiatisation. Il est suivi un mois plus tard par Nicolas Sarkozy, qui devient le premier président de la République à honorer de sa présence la commémoration annuelle du drame. En novembre, c’est le prince Albert de Monaco qui se rend dans le village martyr pour rendre hommage au couple Hale, parrains américains de Maillé, décédés en 1958, et amis de la famille Grimaldi. Ces trois visites officielles à Maillé marquent un tournant dans l’histoire du village qui sort subitement de l’oubli.

 

Pourtant, encore aujourd’hui, Maillé peine à se faire une place dans la mémoire nationale. L’absence de traces visibles du massacre, à la différence des ruines d’Oradour-sur-Glane, ne permet pas d’imaginer l’ampleur du drame. Il est d’ailleurs possible de traverser le bourg sans avoir une idée de la tragédie qui s’y est déroulée.

 

Maison du Souvenir de Maillé. © Maison du Souvenir

 

Seule l’architecture particulière de la reconstruction peut laisser penser aux passants que la commune a subi de lourds dommages durant la Seconde Guerre mondiale. Depuis l’ouverture de la Maison du Souvenir, le choix a été fait d’isoler la mémoire du massacre au sein de ce lieu. Il serait en effet difficile pour les habitants de faire face au quotidien au drame qui a eu lieu dans leur maison, dans leur jardin, dans la rue qui passe devant chez eux.

 

Village martyr de par son histoire tragique, Maillé est donc avant tout un village confronté à toutes les difficultés des communes rurales, telle que la fermeture de ses commerces. Pour la majorité des habitants venus s’installer depuis deux décennies, la préservation de cette mémoire passe au second plan. Pour la municipalité et l’ensemble des acteurs de cette mémoire, le travail autour du massacre de Maillé est donc le fruit d’arbitrages et de compromis entre la nécessité du souvenir et le maintien de la vie dans ce petit bourg.

Romain Taillefait - Directeur de la Maison du Souvenir de Maillé