Le procès de Nuremberg

Novembre 1945 - Octobre 1946

Le procès de Nuremberg demeure, soixante-dix ans après, un grand moment d'histoire, tout à la fois clôture d'une guerre qui fut mondiale et naissance d'un nouveau droit international. Réuni pour la première audience le 20 novembre 1945, le tribunal militaire international rendit son verdict le 1er octobre 1946 après dix mois de débats.

La salle d'audience du tribunal. Source : Mémorial de la Shoah

 


L'obsession des Américains était de mettre la guerre hors la loi en jugeant ceux qui en portaient la responsabilité, les plus hauts dirigeants de l'État nazi encore en vie en 1945 (Hitler, Goebbels, Himmler s'étaient suicidés). Ces "grands" (major) ne l'étaient pas nécessairement par l'ampleur de crimes qu'ils auraient directement perpétrés, mais parce qu'ils portaient la responsabilité de l'ensemble des crimes commis par les nazis. Ainsi, pour les Américains, véritables maîtres d'œuvre du procès, deux chefs d'accusation sont primordiaux : le "plan concerté ou complot", qui commande les "crimes contre la paix" et les "crimes de guerre", et une catégorie juridique nouvelle dans le droit international, les "crimes contre l'humanité".



Le juge à la Cour suprême, Robert H. Jackson, nommé le 2 mai 1945 procureur général par le nouveau président des États-Unis, Harry Truman, réunit à Londres, pour préparer le procès, les juristes des quatre puissances accusatrices : la France, les États-Unis, le Royaume-Uni, l'Union soviétique. Quatre mois de débats à huis clos permettent d'élaborer l'Accord de Londres qui comprend le statut du tribunal et la définition des crimes et que 21 autres pays ( entre autres, la Pologne, mais aussi l'Uruguay) paraphent. Aux crimes contre la paix s'ajoutent les crimes de guerre, "c'est-à-dire les violations des droits et coutumes de la guerre. Ces violations comportent, sans y être limitées, l'assassinat, les mauvais traitements ou la déportation pour des travaux forcés, ou pour tout autre but, des populations civiles dans les territoires occupés, l'assassinat ou les mauvais traitements de prisonniers de guerre ou des personnes en mer, l'exécution des otages, les pillages de biens publics ou privés, les destructions sans motif des villes et des villages ou la dévastation que ne justifient pas les exigences militaires". La définition de ces crimes est l'aboutissement d'un long processus de négociations internationales amorcé à la fin du XIXe siècle pour protéger lors des guerres deux catégories de personnes : les prisonniers et les populations civiles.

 

Enfin, une dernière qualification est ajoutée, largement parce que des organisations juives la réclament, le crime contre l'humanité. Non que l'expression fût nouvelle. Elle avait notamment été employée pour qualifier les massacres des Arméniens en 1915. Mais c'est avec Nuremberg que ce crime fit son entrée dans le droit international pour punir ceux ayant perpétré "l'assassinat, l'extermination, la réduction en esclavage, les déportations et tout acte inhumain commis contre toutes les populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux". Pourtant, dans la définition de Nuremberg, ce crime n'existe que "lorsque ces actes ou persécutions, qu'ils aient constitué ou non une violation du droit interne du pays où ils ont été perpétrés, ont été commis à la suite de tout crime entrant dans la compétence du tribunal ou en liaison avec ce crime". En clair, en lien avec le crime contre la paix. C'est donc bien la guerre d'agression qui est au cœur du procès.

 


A Londres encore, les Alliés peaufinent la liste de ceux qui seront mis en accusation. Nous connaissons les noms des accusés, es photos les représentant sur deux rangs dans le box, encadrés par la police militaire américaine. Nous tenons cette liste pour évidente. Elle ne l'est pas, et elle fut établie sans véritable réflexion sur la nature de l'État nazi. Dix d'entre eux, faits prisonniers par les Britanniques ou les Américains, figuraient sur une première liste. En tête - et il fut bien la "vedette" parmi les accusés - , Hermann Göring, qui s'est rendu volontairement aux Américains. Avec lui, Rudolf Hess, à l'état mental incertain, aux mains des Britanniques depuis qu'il s'est envolé vers ce pays, le 10 mai 1941, pour offrir de son propre chef, prétendait-il, une paix séparée avant l'attaque de l'URSS ; Joachim von Ribbentrop, l'ancien représentant de commerce en champagne, devenu ministre des affaires étrangères ; Robert Ley, dirigeant du Front allemand du travail, qui se pendra dans sa cellule de la prison de Nuremberg ; Wilhelm Keitel, chef du commandement suprême de la Wehrmacht, premier militaire à figurer sur la liste des accusés. Avec le sixième de la liste, Julius Streicher, nous changeons de registre. Certes, comme Göring ou Hess, il fait partie de la vieille garde nazie et a participé au putsch de Munich (1923), mais le Gauleiter de Franconie tient sa célébrité du journal qu'il a fondé en 1923, Der Stürmer, qui développe un antisémitisme outrancier et vulgaire, avec une prédilection pour les évocations de supposées turpitudes sexuelles commises par des Juifs. Ernst Kaltenbrunner, quant à lui, a remplacé Heydrich après son assassinat par la résistance tchèque et dirige le Bureau central pour la sécurité du Reich. C'est donc de lui que dépendent camps de concentration et Solution finale. Alfred Rosenberg, le théoricien nazi de l'antisémitisme, était, depuis 1941, ministre des Territoires de l'Est. Le juriste Hans Frank, le "bourreau de la Pologne", et l'ancien ministre de l'intérieur du Reich, Wilhelm Frick, ferment cette première liste. Tous, sauf Hess (condamné à la prison à vie et qui meurt en 1987, dernier prisonnier à Spandau), seront condamnés à mort.

 

Les rejoignent le directeur de la Banque d'État (Reichsbank) Hjalmar Schacht ; l'artisan de l'annexion de l'Autriche en 1938 (Anschluss), Arthur Seyss-Inquart ; le dernier commandant en chef de la marine nazie, désigné par Hitler comme son successeur à la veille de son suicide, l'amiral Dönitz ; le falot successeur de Schacht à la tête de la Reichsbank, Walter Funk ; le chef des jeunesses hitlériennes, Baldur von Schirach. Enfin, sont ajoutés les noms du maître d'œuvre du Service du travail obligatoire, Fritz Sauckel ; du chef de l'état-major de la Wehrmacht Alfred Jodl ; deux diplomates, Franz von Papen et Constantin von Neurath ; Martin Bormann, qui remplaça à la chancellerie Hess, seul à être jugé par contumace ; l'amiral Erich Raeder, seul "gros poisson" aux mains des Soviétiques que cette situation humilie et qui exigent qu'au moins un autre de leurs prisonniers figure parmi les accusés. Ce sera Hans Fritzsche, un collaborateur de Goebbels au ministère de la propagande, tout surpris de se retrouver parmi les dignitaires du régime et qui sera parmi les acquittés.

Les accusés dans leur box. (au premier rang, de gauche à droite) : Hermann Göring, Rudolf Hess, Joachim von Ribbentrop, Wilhelm Keitel.

(au deuxième rang, de gauche à droite) : Karl Dönitz, Erich Raeder, Baldur von Schirach, Fritz Sauckel. Source : U.S. federal government

 

 

L'acte d'accusation est remis aux accusés lors de l'ouverture solennelle du procès à Berlin, le 18 octobre 1945. Puis le procès lui-même s'ouvre à Nuremberg, la ville des grandes liturgies nazies. Elle n'a pas été choisie pour le symbole, mais, plus prosaïquement, parce que parmi les ruines se dressent pratiquement intacts le palais de justice, la prison et le Grand Hôtel. Le 20 novembre 1945, à 10 heures du matin, les quatre juges et leurs quatre suppléants font leur entrée : les Français Henry Donnedieu de Vabres et Robert Falco d'abord, puis les Anglais Lord Justice Lawrence, président du Tribunal, et Norman Birkett, suivis des Américains Francis Biddle et John J. Parker ; enfin les Soviétiques, le major général I.T. Nikitchenko et le lieutenant colonel A.E. Volchkov. Lord Justice Lawrence ouvre alors la première audience. Les quatre procureurs généraux, l'Américain Robert J. Jackson, l'Anglais Sir Arthur Shawcross, le Français François de Menthon, le colonel soviétique Roman Rudenko se relaient pendant cinq heures pour lire l'acte d'accusation, puis, en appendice, les responsabilités de chacun des prévenus, et le caractère criminel des groupements et des organisations inculpés. Le 21, tous plaident non coupables.


Pendant près de quatre mois, du 21 novembre à la fin du mois de février, les séances consistent en des lectures effectuées par les ministères publics, interrompues par la présentation de nombreux documents et la comparution des 33 témoins de l'accusation.

 

Le 29 novembre 1945, alors que l'accusation américaine est loin d'avoir terminé son exposé sur le complot hitlérien, on projette un film d'une heure. "Ceci ne constitue pas une preuve absolue de l'accusation relative aux camps de concentration, mais le film que nous présentons nous montre d'une façon brève et inoubliable ce que les mots "camps de concentration" veulent dire", déclare l'avocat général Thomas J. Dodd. Ces images filmées par les autorités militaires alliées lors de l'ouverture des camps, aujourd'hui bien connues et largement étudiées, eurent alors un impact considérable (1). Notons encore l'exceptionnel acte d'accusation établi, grâce aux archives du Centre de documentation juive contemporaine transmises par Léon Poliakov, par le procureur adjoint français Edgar Faure (2), chargé des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité commis dans les pays de l'Ouest. Le 31 août 1946, les 21 inculpés présents au procès de Nuremberg font leurs dernières déclarations. Les juges se retirent pour délibérer. Le 1er octobre, devant une salle comble, le président Lawrence commence la lecture des 300 pages de la partie générale du jugement, relayé par Birkett, Donnedieu, Falco, Biddle, Parker et enfin Nikitchenko et Volchkov avant que le juge britannique reprenne la parole. La matinée du 2 est consacrée à la lecture par les seuls juges titulaires des responsabilités de chacun. Les acquittements de Schacht, von Papen et Fritzsche causent une énorme surprise. L'après-midi, le président prononce les peines, puis prend la parole une dernière fois pour lire la protestation des Soviétiques contre les acquittements de Schacht, von Papen et Fritszche et contre le fait que Hess n'ait pas été condamné à mort. La 404e et dernière audience d'un procès commencé depuis près d'un an est alors levée.

 



Notes

(1) Sur la question du "Film comme témoin" on lira le livre essentiel de Lawrence Douglas, The Memory of Judgement : Making law end History in the Trials of the Holocaust, Yale University Press, 2001. Un chapitre de ce livre, traduit en français, a été repris dans l'ouvrage de Sylvie Lindeperg Clio de 5 à 7. Les actualités filmées de la Libération, CNRS-Éditions, 2000.

(2) Edgar Faure, Si tel doit être mon destin ce soir... Mémoires II, Plon, 1988.

 

 

Source : Annette Wieviorka, directrice de recherche au CNRS (IRICE -Paris I-), auteur du Procès de Nuremberg (réédition Liana Levi, 2006). Revue "Les Chemins de la Mémoire n° 166" - novembre 2006 pour MINDEF/SGA/DMPA