Lettres Marquis de Lespinay

 

 

14 avril 1916

 

"Ma chérie maman, je profite d'une accalmie pour vous écrire. Il y a un peu moins de bruit depuis deux jours, c'est un repos pour nous. C'est probablement le mauvais temps qui arrête les Boches, plus que les pertes d'hommes, car ils se f ... pas mal des pertes d'hommes ; un homme, c'est un numéro pour eux. "Nous avons reçu des projectiles au phosphore. C'est bien gênant, car tout éclat continue à brûler s'il n'est pas enlevé complètement de la plaie, et encore la brûlure dans la cicatrice reste. "Je vais bien, quoique fatigué. Ci-joint une lettre du petit Paquereau, votre protégé. "Je vous remercie de votre si cher petit mot de l'autre jour. Je vois ce que vous faites à la Mouee et je vous suis dans vos allées et venues. "S'il vous plaît, priez pour moi le 15 de ce mois et les jours suivants. Je vous ai promis que je vous dirais quand je serais sérieusement en danger. Je serai en grand danger, mais ayez confiance. Je serai sûr d'être où Dieu me veut."

 

19 avril 1916

 

"...Les journaux vous diront que cela chauffe et c'est vrai. Il faut avoir l'âme verrouillée au corps pour tenir ; mais je l'ai, et je veille, je pense, je réfléchis pour plusieurs. C'est dans l'ordre des choses, puisque je suis le plus jeune et le plus solide ..."

 

 



19 avril 1916 (1 heure du matin)

 

"Maman chérie, "Je vais bien, mais je suis absolument éreinté, n'ayant dormi que trois heures depuis les quarante-trois heures que je suis debout. Mais je tiens très bien. C'est seulement fatigant après vingt jours de combats."

 

22 mai 1916

 

"...Oui, la confiance en Dieu est la seule chose possible en ce monde et surtout en guerre ! Et puis, c'est si simple et si tranquille -lisant ! Je suis content que vous vous en remettiez comme moi à la volonté de Dieu. Il fait bien toutes choses. C'est pourquoi, si je n'étais pas profondément triste d'être séparé de vous tous, je me sentirais gai et heureux. Heureux de me battre pour la France, bien que je trouve cela long et fatigant. "Je suis allé tout à l'heure à la messe au poste de secours. C'était très émouvant. Il y avait des blessés et des mourants. Grand silence. Dehors, tapage infernal. Nous sommes (notre poste) très bombardés par de très gros calibres et, sur toute la ligne, c'est presque la même chose. Je n'ai jamais vu cela ; je ne pouvais pas le supposer, même après la Champagne. Eh Bien ! Jamais je n'ai senti aussi bien comme nous étions infiniment petits dans la main de Dieu, même pas des poussières... Jamais non plus je n'ai eu plus de confiance tendre et infinie. Il me semble que c'est tout naturel ; il est si bon ! et même si je suis tué, il faut croire à son infinie bonté... "L'ennui, c'est, comme je vous le disais au mois d'octobre dernier, c'est le frémissement de notre chair humaine ! Malgré soi, on est énervé !!... Cela finira un jour ou l'autre. "Notre abri est très solide et bétonné. Donc, rien à craindre, à moins de catastrophe. Je vais très bien ; je pense même me laver, ce qui est un grand luxe. Mais nous sommes en pleine et furieuse bataille. Nous tenons admirablement le coup et il faut admirer sans limite nos soldats et nos officiers de troupe. Ils tiennent contre la plus formidable attaque qu'on aurait jamais pu rêver, même avec un cerveau à la Jules Verne ! Les Boches sont très forts en tout, mais c'est fini ! Ils ne peuvent plus passer, et du moment qu'ils ne sont pas passés, ils ne passeront plus : c'est impossible ! Et pourtant Dieu sait quelle effrayante puissance de moyens ils possédaient !... "J'ai rencontré ici, par hasard, un homme de Pont-Charron, un Gouin, marié, père de deux enfants. Il m'a reconnu et m'a demandé si je n'étais pas "Monsieur Jean". Cela m'a touché. Je l'ai recommandé, car il est fatigué, ayant une hernie. J'espère le faire évacuer et opérer. Mais on peut donner de bonnes nouvelles de lui à sa femme. Nous sommes ensemble et partageons presque les mêmes dangers. "J'ai perdu un de mes bons camarades, le lieutenant Richard, du 116 , qui vient d'être tué. Faites une petite prière pour lui..."

 


10 juillet 1916

 

"...A Verdun, les Vendéens ont été merveilleux, sublimes, meilleurs que tous !..."

 

30 septembre 1916

 

"Je vais bien. Ne vous inquiétez pas. Je suis seulement éreinté de fatigue, mais cela va bien ; la situation est bonne, mais le combat est dur ! Les Boches tiennent, mais nous les dominons et ils sont en train de subir un échec. "Mais c'est une guerre épouvantable d'horreur et de sang et de fatigue. Voici cinq jours, jour et nuit, que nous nous battons, sans compter les jours de préparation éreintante. On gèle, mais cela va bien. Je sens combien vos bonnes prières me gardent. Dieu est bon pour moi. Quand ma chair tremble un peu (c'est si épouvantable), alors je dis au Bon Dieu que j'ai confiance en Lui, que je sais qu'il me protège. Et je redeviens calme devant la mort. Je sais que si le Bon Dieu veut, je reviendrai indemne. Et j'ai confiance en Lui et je Le prie. "Je suis triste... J'ai perdu de si bons amis ! Enfin, ce que le Bon Dieu voudra sera bien... Et à la Grâce de Dieu !... Confiance! Cela va bien!..."

 

10 novembre 1916

 

"...Il ne faut pas se plaindre. Quand je vois un héros comme Jacques, comme Augustin Cochin, je me sens bien faible, bien petit et je me dis que je dois prendre patience et remercier Dieu de ses bontés. Mais quel bonheur d'être chez soi, après la guerre, et d'en avoir fini avec cette vie énervante ! Heureusement que nous sommes les plus forts et que nous avalons le Boche à petites gorgées. Cela va très bien. Je sens impérieusement le devoir de rester ici, de combattre jusqu'au dernier souffle. Je m'imprègne de ces paroles d'Augustin Cochin : "Dieu, la Patrie, la famille, voilà l'ordre !" Dieu me donne également sa confiance et, avec cette confiance en Dieu, on peut tout oser, tout espérer..."

 

8 décembre 1916

 

"Ma chérie maman, "Le travail, ici, est très dur et les communiqués ne mentent mais nous sommes devenus durs à cuire et cela va ! "Surtout ne vous inquiétez pas, quoique vous puissiez penser ou lire. Ayez le calme des vieilles troupes et puis le Bon Dieu est toujours là ! Plus je vais dans la vie, plus je deviens extrêmement calme et confiant dans la Providence."

 

 

Source : Mindef/SGA/DMPA