Camp d'Internement pour les Tsiganes, Montreuil-Bellay (49)

 

Un camp pour les Tsiganes... et tous les autres

 

Le camp de Montreuil-Bellay, considéré comme l'un des plus importants lieu d'Internement pour Tsiganes fut, à l'origine, une cité construite entre janvier et juin 1940, destinée à loger le personnel d'une poudrerie installée aux abords de la ville par le ministère de la Guerre.

 

De l'arrivée des allemands à Montreuil-Bellay le 21 juin 1940 jusqu'en mars 1941, le site devint un stalag que l'occupant fit entourer de barbelés et dans lequel il interna les militaires interceptés sur les routes, et des civils d'une quinzaine de nationalités différentes, dont les ressortissants britanniques de l'Ouest de la France. Hitler s'enlisait alors dans l'incertaine Bataille d'Angleterre. Ce fut la seule période au cours de laquelle le camp fut administré par l'ennemi. Après la libération de la plupart des civils, les soldats français furent envoyés en Allemagne comme prisonniers. Les célibataires anglais furent envoyés dans un camp à Saint-Denis, près de Paris, où ils restèrent jusqu'en août 1944 ; les couples furent tenus à résider sous surveillance dans des hôtels de Vittel.

 

 

Vestiges de la prison du camp. Photo Jacques Sigot

 



Du 8 novembre 1941 au 16 janvier 1945, la France fit du site de Montreuil-Bellay un camp pour "individus sans domicile fixe, nomades et forains, ayant le type romani". Ils étaient Manouches, Gitans, Roms, Sintés, et plus généralement Tsiganes, terme que nous employons aujourd'hui mais que les intéressés refusent. De "type romani" confirme, en tous les cas, le caractère raciste de la mesure.

 

Ces Tsiganes, par familles entières, venaient d'une multitude de petits camps ouverts suite à la loi du 6 avril 1940 signée par Albert Lebrun, dernier président de la 3e République, loi qui stipulait que ces nomades devaient être rassemblés dans des communes désignées sous surveillance de la police et qui fut appliquée avec zèle par Vichy. Furent aussi internés à Montreuil des clochards arrêtés dans les rues de Nantes au début de l'été 1942, et qui disparurent quasiment tous avant la fin de l'hiver qui suivit.

 

Tampon sur un document administratif (certificat de libération d'internés) du 23 janvier 1943 signé par le directeur du « camp de concentration de nomades de Montreuil-Bellay ». Source : Jacques Sigot

 

 

Jusqu'en janvier 1943, les nomades furent gardés exclusivement par des gendarmes ; ensuite par des gendarmes et des jeunes gens de la région qui échappaient ainsi à la "Relève forcée" puis au STO (Service du Travail Obligatoire) en Allemagne.

 

En juin et juillet 1944, le camp fut sévèrement bombardé par les alliés qui avaient sans doute appris que l'on avait fait confectionner par les internés des filets de camouflage pour l'ennemi. La clôture et des baraquements ayant été très endommagés, les nomades furent conduits dans un second lotissement de l'ancienne poudrerie, trois kilomètres à l'est, le long de la nationale Angers/Poitiers. La première quinzaine de septembre 1944, furent parqués derrière les barbelés désertés du camp principal, 30 Italiens et 145 soldats vaincus du Reich, dont 107 Géorgiens, Russes "blancs" fidèles à l'ancien régime qui avaient espéré que Hitler vainqueur leur rendrait leur Tsar. Puis ce fut le tour des collaborateurs locaux, eux-mêmes bientôt transférés dans le camp de Châteaubriant pour échapper au triste sort que leur réservaient des compatriotes avides de vengeance et de défoulement.

 

 

Enfin la Libération, mais pas pour les internés de Montreuil



Les Tsiganes réintégrèrent les baraquements du camp principal début octobre 1944.

Si, pour les Angevins, la Libération avait brisé les chaînes de l'occupation, pour eux, la guerre n'était pas terminée, et ils ne quittèrent Montreuil que le 16 janvier 1945... pour être expédiés sans autre forme de procès dans ces autres camps de Jargeau et d'Angoulême où certains restèrent jusqu'en juin... 1946 !

 

On avait en effet besoin du site de Montreuil-Bellay en janvier 1945 pour de nouvelles victimes de cette guerre qui n'en finissait pas. Ainsi, le 20 janvier, arrivèrent 796 civils allemands, dont 620 femmes et 71 enfants, arrêtés dans l'Alsace reconquise par l'armée du général Leclerc, internés dans un premier temps dans l'ancien camp nazi du Struthof. Beaucoup périrent au cours des mois de l'hiver, suite au voyage en wagons à bestiaux pendant trois jours de l'Alsace à l'Anjou et vu les conditions matérielles lamentables de leur hébergement dans des baraquements en partie ruinés. Beaucoup d'entre eux étaient très âgés.

 

En novembre 1945, un nouvel hiver s'annonçant, on précipita leur transfert dans le camp moins dur de Pithiviers (Loiret).

 

Au printemps 1946, un escadron d'un régiment de Chasseurs d'Afrique de l'armée française les remplaça pendant quelques mois, mais les barbelés et les miradors avaient disparu.

 

Enfin, le 22 octobre 1946, toutes les installations, sauf la prison, une cave souterraine d'une ferme qui avait brûlé au début du siècle, furent vendues aux enchères par les Domaines. Restent aujourd'hui quelques ruines de marches et de fondations, et une stèle dont la plaque commémorative, ne dit rien, ou si peu, de toutes ces souffrances si longtemps occultées et non encore toutes reconnues ni assumées.

 

 

Un camp sauvé de l'oubli



Ce camp, comme tous les innombrables autres en France qui avaient interné des Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale, était tombé dans l'oubli.

 

Dans les années 1950, un second site, qui porta le même nom de "Camp de Méron", s'est installé exactement à la limite des barbelés abandonnés : un immense dépôt de matériel américain dans lequel travaillèrent plus de 1500 personnes de la région, ce qui fut une bénédiction économique pour elle jusqu'au renvoi par de Gaulle de ces nouveaux "occupants".

 

Le second camp avait escamoté le premier dans la mémoire des Angevins. Christian Bernadac, dans son ouvrage L'Holocauste oublié (Editions France-Empire, 1979), a bien évoqué l'existence de quelques-uns de ces camps, dont celui de Montreuil-Bellay, mais il en a fait des camps nazis, antichambres des camps de la mort, ce qu'ils n'étaient pas. Il a surtout recopié des rapports retrouvés dans différents services des Archives départementales sans toujours les confronter à la vérité. Ainsi, quand il relate le drame des nombreux décès à Montreuil au cours de l'automne et de l'hiver 1942, il pense qu'il s'agissait de Tsiganes alors qu'il s'agissait presque exclusivement de clochards raflés à Nantes au printemps. Le hasard de mon installation comme instituteur dans le Montreuillais m'avait permis de recueillir une masse énorme de témoignages oraux irremplaçables avant qu'il ne soit trop tard, parce que les anciens internés n'avaient jamais écrit sur cette période. Pour faire ériger la stèle commémorative sur le site, la première pour un tel camp, je fus secondé par Jean-Louis Bauer, dit Polouche, interné à Montreuil à 12 ans, après avoir connu Mérignac (Gironde) et Poitiers (Vienne) et avant d'être transféré à Jargeau (Loiret) qu'il ne quitta que le 23 décembre 1945. Cette stèle a été apposée à nos frais. Chaque année, le dernier samedi d'avril, a lieu au pied de cette stèle une cérémonie nationale officielle en hommage aux Tsiganes victimes de la Seconde Guerre mondiale. Des ruines ont disparu après la création d'un rond-point routier ou et l'élargissement d'une route. Le devoir de Mémoire exige qu'un tel lieu soit protégé, même s'il rappelle des événements peu glorieux.

 

 

Stèle commémorative du camp. Photo Jacques Sigot

 

 

site internet externe : Site de l'association Etudes Tsiganes

 

 

Source : Jacques Sigot