Le choix de la Provence

L’idée d’un double débarquement, en Normandie – opération Sledghammer (Marteau) puis Overlord – et en Provence – opération Anvil (Enclume) puis Dragoon (Dragon) – est validé lors de la conférence de Téhéran en novembre 1943. Le débarquement dans le sud de la France, qui devait compléter celui de Normandie, avait dès les origines donné lieu à de nombreuses controverses. Les Britanniques, qui souhaitaient pour des raisons politiques agir en Italie ou dans les Balkans, puis en direction de l’Autriche, étaient en effet très défavorables à Anvil.


De leur côté, les Américains qui voulaient à tout prix débarquer en France pour attaquer directement l’Allemagne étaient initialement hostiles à une intervention en Méditerranée. N’étant pas prêts matériellement à s’engager en France, ils avaient fini par accepter un débarquement en Afrique du Nord (novembre 1942, opération Torch), puis en Sicile (juillet 1943, opération Husky). De là, les Britanniques étaient parvenus à les entraîner en Italie ; mais il avait été convenu que les navires utilisés pour les opérations amphibies le long  de la péninsule devraient impérativement être rapatriés en Grande-Bretagne en décembre 1943. Pour prolonger leur utilisation, qui était nécessaire à la poursuite des opérations qui s’enlisaient en Italie (projet de débarquement sur les arrières allemands à Anzio), Churchill avait lié le succès du débarquement de Provence à une progression suffisante en Italie (jusqu’à la ligne Pise-Rimini) qu’il estimait indispensable pour que l’aviation tactique puisse appuyer efficacement les forces débarquées.


Lorsque les armées alliées en Italie étaient enfin parvenues à rompre les défenses allemandes au sud de Cassino, en mai 1944, Churchill et le commandant du théâtre d’opérations avaient proposé une exploitation vers la plaine du Pô, puis en direction des Balkans ou de l’Autriche. Deux mois plus tôt, il avait en effet été décidé que le débarquement de Provence serait reporté à la date du 15 août 1944.


Les Alliés avaient dû modifier leur plan, du fait d’un renforcement des défenses allemandes en Normandie consécutif aux craintes qu’inspirait l’éventualité d’un débarquement dans ce secteur. En conséquence, les Alliés durent accroître leurs forces de débarquement de deux divisions et augmenter en proportion le tonnage consacré à l’opération. Cela les amena à utiliser une partie des navires prévus pour Anvil.


Les arguments des partisans de l’annulation de cette opération ne parvinrent pourtant pas à entamer la résolution des Américains qui étaient soutenus par les Soviétiques et par le général de Gaulle. Le débarquement de Provence fut maintenu sous l’appellation « Dragoon », Churchill estimant que cette décision lui avait été imposée par ses Alliés.

D’une ampleur comparable au débarquement de Normandie, Anvil-Dragoon a fait l’objet d’une préparation approfondie.
La décision de débarquer dans le Midi de la France ayant été prise, le choix de la Provence plutôt que de la côte du Languedoc est motivé par :
- la présence des ports en eaux profondes de Marseille et de Toulon par lesquels un ravitaillement important peut être acheminé ;
- la proximité de la Corse d’où peut intervenir l’aviation tactique ;
- la possibilité de menacer les arrières des armées allemandes d’Italie ;
- l’isolement des forces allemandes stationnées en Provence : coupure du Rhône à l’ouest, relief accidenté au nord et à l’est.


Il est à noter que les leçons d’Overlord ont été prises en compte. C’est notamment le cas pour l’opération aéroportée, dont le rôle en Normandie avait été réduit du fait d’une trop forte dispersion. En Provence, les parachutistes qui sautent de jour (région de Muy) se regroupent plus facilement et parviennent à couper les troupes côtières ennemies de leurs arrières, qui sont désorganisés.
C’est également le cas pour l’emploi de la Résistance : ses possibilités avaient été sous-estimées en juin 1944 : manque d’encadrement de la part des forces spéciales alliées, manque d’informations sur leurs plans. Cela s’était notamment traduit par de grands regroupements de FFI dans des réduits (maquis de Saint-Marcel, Vercors, Mont-Mouchet) qui avaient été anéantis ou dispersés par les Allemands.
En Provence, la Résistance est bien utilisée dans la phase préparatoire : renseignement, destructions, coupure des lignes téléphoniques ; puis dans la phase d’exécution : soutien des unités françaises et alliées et progression de la Task Force Butler à travers les Alpes, avant rabattement sur la vallée du Rhône.

  • Des unités de la 3e DIA s'apprêtent à embarquer à destination des côtes de Provence à bord du paquebot britannique Cameronia transformé en transport de troupes. Tarente (Italie), 7-8 août 1944. Copyright ECPAD - Réf. TERRE 262-5903