Les déclarations du 6 juin 1944

Déclaration aux peuples d'Europe occidentale du général Eisenhower, diffusée par la BBC vers 9h30, le 6 juin 1944

 

"Peuples de l'Europe occidentale,

 

Les troupes des Forces Expéditionnaires Alliées ont débarqué sur les côtes de France.

 

Ce débarquement fait partie du plan concerté par les Nations unies, conjointement avec nos grands alliés Russes, pour la libération de l'Europe.

 

C'est à vous que j'adresse ce message. Même si le premier assaut n'a pas eu lieu sur votre territoire, l'heure de cette libération approche.

 

Tous les patriotes, hommes ou femmes, jeunes et vieux, ont un rôle à jouer dans notre marche vers la victoire finale. Aux membres des mouvements de Résistance dirigés de l'intérieur ou de l'extérieur, je dis : "Suivez les instructions que vous avez reçues !". Aux patriotes qui ne sont point membres de groupes de Résistance organisés je dis: "Continuez votre résistance auxiliaire, mais n'exposez pas vos vies inutilement : attendez l'heure où je vous donnerai le signal de vous dresser et de frapper l'ennemi. Le jour viendra où j'aurai besoin de votre force unie". Jusqu'à ce jour, je compte sur vous pour vous plier à la dure obligation d'une discipline impassible.

 

Citoyens français :

 

Je suis fier de commander une fois de plus les vaillants soldats de France. Luttant côte à côte avec leurs Alliés, ils s'apprêtent à prendre leur pleine part dans la libération de leur Patrie natale.

 

Parce que le premier débarquement a eu lieu sur votre territoire, je répète pour vous, avec une insistance encore plus grande, mon message aux peuples des autres pays occupés de l'Europe occidentale. Suivez les instructions de vos chefs. Un soulèvement prématuré de tous les Français risque de vous empêcher, quand l'heure décisive aura sonné, de mieux servir encore votre pays. Ne vous énervez pas et restez en alerte.

 

Comme commandant suprême des Forces expéditionnaires alliées, j'ai le devoir et la responsabilité de prendre toutes les mesures nécessaires à la conduite de la guerre. Je sais que je puis compter sur vous pour obéir aux ordres que je serai appelé à promulguer.

 

L'administration civile de la France doit effectivement être assurée par des Français. Chacun doit demeurer à son poste, à moins qu'il ne reçoive des instructions contraires. Ceux qui ont fait cause commune avec l'ennemi et qui ont trahi ainsi leur patrie seront révoqués. Quand la France sera libérée de ses oppresseurs, vous choisirez vous-mêmes vos représentants ainsi que le gouvernement sous l'autorité duquel vous voudrez vivre.

 

Au cours de cette campagne qui a pour but l'écrasement définitif de l'ennemi, peut-être aurez-vous à subir encore des pertes et des destructions. Mais si tragiques que soient ces épreuves, elles font partie du prix qu'exige la victoire. Je vous garantis que je ferai tout en mon pouvoir pour atténuer vos épreuves. Je sais que je puis compter sur votre fermeté, qui n'est pas moins grande aujourd'hui que par le passé. Les héroïques exploits des Français qui ont continué la lutte contre les Nazis et contre leurs satellites de Vichy, en France, en Italie et dans l'Empire français, ont été pour nous tous un modèle et une inspiration.

 

Ce débarquement ne fait que commencer la campagne d'Europe occidentale. Nous sommes à la veille de grandes batailles. Je demande à tous les hommes qui aiment la liberté d'être des nôtres. Que rien n'ébranle votre foi. Rien non plus n'arrêtera nos coups. Ensemble, nous vaincrons."

 

 

 

 

Déclaration à la Chambre des communes de Winston Churchill, vers midi, le 6 juin 1944

 

"Je pense que la Chambre doit avoir formellement connaissance de la libération de Rome par les armées alliées, placées sous le commandement du général Alexander, assisté pour les Etats-Unis par les généraux Clark et Oliver Leese qui commandaient respectivement les 5e et 8e armées. Il s'agit d'un événement mémorable et glorieux, qui vient récompenser les combats intenses des cinq derniers mois en Italie. […]

 

Je dois aussi annoncer à la Chambre que cette nuit et aux premières heures du jour, la première vague de notre débarquement en force sur le continent européen a commencé. L'assaut libérateur a lieu, cette fois, sur les côtes de France. Une immense armada, comprenant lus de quatre mille vaisseaux et plusieurs milliers de petites embarcations, a traversé la Manche. Des parachutages en masse ont été effectués avec succès derrière les lignes ennemies, et les débarquements sut les plages ont lieu en divers points au moment où je vous parle. Le feu des batteries côtières a été largement réduit au silence. Les obstacles qui avaient été dressés en mer n'ont pas été si ardus qu'on le craignait. Les alliés anglo-américains sont appuyés par environ 11 000 avions de premier rang qui peuvent être mobilisés selon les nécessités et les besoins de la bataille. Je ne peux naturellement pas livrer plus de détails. Les rapports se succèdent avec rapidité. Les commandants engagés dans ce combat écrivent que tout se déroule jusqu'à présent selon le plan prévu. Et quel plan ! Cette vaste opération est sans aucun doute la plus compliquée et la plus difficile qui ait jamais eu lieu. Elle doit tenir compte des marées, des vents, des vagues, de la visibilité en mer et dans les airs, et de l'emploi combiné des forces terrestres, aériennes et navales, au plus haut degrés de cohésion, face à des conditions qui ne pouvaient et qui ne peuvent pas être totalement prévues.

 

Nous avons d'ores et déjà l'espoir d'avoir obtenu un effet de surprise tactique, et nous espérons continuer de surprendre l'ennemi tout au long du combat. La bataille qui vient de commencer va s'étendre et s'intensifier au cours des semaines à venir, mais je ne prendrai pas le risque de spéculer sur son déroulement. J'aimerai toutefois dire ceci : une complète unité de vue prévaut au sein des armées alliées. Une même fraternité d'armes règne entre nous et nos amis des Etats-Unis. La confiance la plus totale est placée dans le commandant suprême, le général Eisenhower, et dans ses lieutenants, tout autant que dans le commandant de la Force expéditionnaire, le général Montgomery. L'ardeur et le moral de ces troupes, dont j'ai moi-même été témoin lors de leur embarquement ces derniers jours, offraient un spectacle splendide."

 

 

 

 

 

Déclaration du général de Gaulle diffusée par la BBC à 18 heures, le 6 juin 1944

 

"La Bataille suprême est engagée !

 

Après tant de combats, de fureurs, de douleurs, voici venu le choc décisif, le choc tant espéré. Bien entendu, c'est la bataille de France et c'est la bataille de la France !

 

D'immenses moyens d'attaque, c'est-à-dire, pour nous, de secours, ont commencé à déferler à partir des rivages de la vieille Angleterre. Devant ce dernier bastion de l'Europe à l'ouest fut arrêtée naguère la marée de l'oppression allemande. Voici qu'il est aujourd'hui la base de départ de l'offensive de la liberté. La France, submergée depuis quatre ans, mais non point réduite, ni vaincue, la France est debout pour y prendre part.

 

Pour les fils de France, où qu'ils soient, le devoir simple et sacré est de combattre par tous les moyens dont ils disposent. Il s'agit de détruire l'ennemi, l'ennemi qui écrase et souille la patrie, l'ennemi détesté, l'ennemi déshonoré.

 

L'ennemi va tout faire pour échapper à son destin. Il va s'acharner sur notre sol aussi longtemps que possible. Mais, il y a beau temps déjà qu'il n'est plus qu'un fauve qui recule. De Stalingrad à Tarnapol, des bords du Nil à Bizerte, de Tunis à Rome, il a pris maintenant l'habitude de la défaite.

 

Cette bataille, la France va la mener avec fureur. Elle va la mener en bon ordre. C'est ainsi que nous avons, depuis quinze cents ans, gagné chacune de nos victoires. C'est ainsi que nous gagnerons celle-là.

 

En bon ordre ! Pour nos armées de terre, de mer, de l'air, il n'y a point de problème. Jamais elles ne furent plus ardentes, plus habiles, plus disciplinées. L'Afrique, l'Italie, l'océan et le ciel ont vu leur force et leur gloire renaissantes. La terre natale les verra demain !

 

Pour la nation qui se bat, les poids et les poings liés, contre l'oppresseur armé jusqu'aux dents, le bon ordre dans la bataille exige plusieurs conditions.

 

La première est que les consignes données par le gouvernement français et par les chefs français qu'il a qualifiés pour le faire soient exactement suivies.

 

La seconde est que l'action menée par nous sur les arrières de l'ennemi soit conjuguée aussi étroitement que possible avec celle que mènent de front les armées alliées et françaises. Or, tout le monde doit prévoir que l'action des armées sera dure et sera longue. C'est dire que l'action des forces de la Résistance doit durer pour aller s'amplifiant jusqu'au moment de la déroute allemande.

 

La troisième condition est que tous ceux qui sont capables d'agir, soit par les armes, soit par les destructions, soit par le renseignement, soit par le refus du travail utile à l'ennemi, ne se laissent pas faire prisonniers. Que tous ceux-là se dérobent d'avance à la clôture ou à la déportation ! Quelles que soient les difficultés, tout vaut mieux que d'être mis hors de combat sans combattre.

 

La bataille de France a commencé. Il n'y a plus, dans la nation, dans l'Empire, dans les armées, qu'une seule et même volonté, qu'une seule et même espérance. Derrière le nuage si lourd de notre sang et de nos larmes voici que reparaît le soleil de notre grandeur."

 

 

 

 

  • Le général Dwight Eisenhower dans son quartier général, le 1er février 1945. Copyright US Nara (80-G-331330)