Le monde combattant

Le 20 novembre 1917, le président du Conseil, Georges Clemenceau, déclarait à la Chambre des députés "ils ont des droits sur nous", mettant en lumière l’obligation de l’État vis-à-vis du monde combattant. Ainsi naissait, grâce à la mobilisation des associations, le "droit à réparation".

Défilé des mutilés sur les Champs-Élysées lors de la fête de la Victoire à Paris
Défilé des mutilés sur les Champs-Élysées lors de la fête de la Victoire à Paris - © Joly/ECPAD/Défense

À l’issue de quatre années de conflit, le retour à la vie civile des anciens combattants est extrêmement difficile. Dans un contexte de grave crise économique, sociale et internationale, le gouvernement doit faire face à des centaines de milliers de soldats démobilisés, dont les moyens d’existence sont insuffisants. Les réformés, blessés et mutilés disposent déjà d’organisations d’entraide et surtout, de défense de leurs droits. Le régime des pensions militaires repose encore sur une loi de 1831, conçue pour une armée de métier, et totalement inadaptée à l’armée de conscription ayant mobilisé huit millions de soldats. Les pensions versées sont ridicules et l’engorgement des administrations provoque de multiples frustrations, générant un sentiment d’injustice et de colère. La société peine en outre à accorder une reconnaissance morale à ses blessés, incitant ceux-ci à se regrouper en associations locales et nationales pour peser ensemble dans l’espace public. C’est ainsi que la Fédération nationale des anciens militaires blessés, gratifiés et réformés n° 1, créée à l’origine par les anciens combattants mutilés des guerres de la seconde moitié du XIXe siècle et qui existe toujours sous le nom de Fédération André-Maginot des anciens combattants et victimes de guerre, s’organise avec d’autres associations fédérées lors d’un congrès au Grand Palais le 11 novembre 1917 puis d’un congrès à Lyon, en février 1918 (duquel surgira l’Union fédérale). Ces associations sont à l’origine de la création, en mars 1919, du "droit à réparation", au nom duquel l’État s’engage à verser des pensions aux blessés et aux familles des morts, disposition par la suite étendue aux victimes civiles de guerre.

 

Au moment où s’ouvre l’année 1919, et alors qu’une administration spécifique, le ministère des Pensions, se met en place pour gérer ce nouveau dispositif, la France connaît une dangereuse crise sociale. Rendus à la vie civile, de nombreux soldats démobilisés sont sans ressources et peinent à trouver un emploi dans une économie sinistrée. Certains de ces anciens soldats se retrouvent dans le cadre mis en place par les associations et fédérations de mutilés qui leur viennent en aide et intègrent leurs revendications ; d’autres commencent à s’organiser entre eux, autour de revendications politiques et sociales parfois radicales.

 

Soucieux d’organiser les démobilisés pour couper l’herbe sous le pied de la gauche révolutionnaire galvanisée par la révolution bolchevique, le gouvernement Clemenceau prend plusieurs mesures importantes, comme l’exonération, pour les anciens militaires et les veuves les moins fortunés, des impôts dus pendant les années de guerre. Il institue également une prime de démobilisation, et surtout, favorise la création d’une Union nationale des combattants, avec l’aide des milieux conservateurs, de l’Église et de l’armée. Déclarée le 11 novembre 1918, l’association organise sa première assemblée générale en février 1919 et compte déjà près de 100 000 membres. Elle aidera le gouvernement à maintenir l’ordre et l’activité économique, notamment lors des grèves de cheminots, et aidera financièrement les anciens combattants et les veuves de guerre, grâce à l’appui des milieux financiers.

 

Plus tard, l’Union fédérale et l’Union nationale des combattants constitueront les deux blocs, à gauche et à droite de l’échiquier politique de la IIIe République, autour desquels s’organisera ce que nous appelons toujours "le monde combattant". Du travail de ces associations et de leurs relations, parfois houleuses, avec l’État, est né le dispositif issu du "droit à réparation", aujourd’hui centenaire, et qui constitue toujours le principe de base des relations entre la Nation et ceux qui se sont battus et se battent encore pour elle.

Laurent Duval, chef de la section "vie associative" à la Direction des patrimoines, de la mémoire et des archives

Pour en savoir plus

Les Anciens combattants 1914-1940, Antoine Prost, Paris, Folio-Gallimard 1977-2014.