Struthof histoire du camp

 

 

La Création du KL-Natzweiler au Struthof



Le lieu-dit du Struthof, sur le Mont-Louise, était une station touristique très appréciée depuis le début du XXe siècle, en particulier par les Strasbourgeois qui y trouvent un hôtel et des pistes de ski.

 

Skieurs au Struthof, carte postale, vers 1930. Collection particulière

 

 

Après l'Armistice du 22 juin 1940, l'Alsace et la Moselle sont annexées de fait par le IIIe Reich. Les départements alsaciens sont rattachés au Gau (province) de Bade, la Moselle à celui du Palatinat. Des fonctionnaires du Reich arrivent pour diriger les administrations restées en place, la monnaie et le droit coutumier germanique sont imposés ; l'usage du français est interdit. Les "non Allemands" sont expulsés, de même que les Juifs envoyés vers la zone française non occupée. Les usines et les mines de Moselle annexée sont "germanisées". À partir de 1942, les Alsaciens et les Mosellans sont astreints au service militaire obligatoire, dans la Wehrmacht.

 

Dès septembre 1940, le site, qui abrite un filon de granit rose, est repéré par le colonel SS Blumberg, géologue. Il est employé par la Deutsche Erd und Steinwerke (DEST), entreprise SS créée par Himmler en 1938. Spécialisée dans l'extraction de pierres et la fabrication de briques, elle emploie des déportés pour les travaux les plus pénibles, comme à Mauthausen ou à Flossenbürg. Le granit rose intéresse Albert Speer, inspecteur général des bâtiments de Berlin, alors chargé de la construction du Grand Stade de Nuremberg. Himmler, chef de la Gestapo et de la police, et Oswald Pohl, chef de l'Office principal d'administration et d'économie de la SS (WVHA), lui ont demandé de trouver les meilleurs emplacements possibles pour créer des camps à proximité des carrières.

 

Les premiers déportés arrivent dans deux convois en provenance de Sachsenhausen, les 21 et 23 mai 1941. Ils construisent les premières baraques du KL Natzweiler. Devenu zone interdite, le camp est achevé en octobre 1943.

Projets d'aménagement du camp, 1942. Collection Hisler / Musée de Struthof

 

 

L'organisation du camp



La plus grande partie des baraques du camp est construite, entre mai 1941 et octobre 1943, sur les flancs escarpés du Mont Louise.

 

"Être prisonnier à Natzweiler-Struthof revient ainsi à monter sans arrêt des marches, lesquelles sont particulièrement hautes. Sachant qu'au bout d'un certain temps, les prisonniers n'ont plus suffisamment de force pour lever normalement les jambes, ils finissent bientôt par adopter une démarche curieuse : devant chaque marche, ils prennent leur élan, placent les mains sous un genou et le soulèvent pour poser le pied sur la marche suivante. Après avoir posé l'autre pied, ils recommencent, et ainsi de suite jusqu'au block" a écrit le déporté norvégien Kristian Ottosen.

 

Le fonctionnement du camp est assuré par environ 80 officiers, sous-officiers et hommes de troupes autour du commandant du camp et de son adjoint. Par l'intermédiaire de bureaux spécialisés, l'administration SS gère la vie quotidienne du camp. Environ 250 SS ont été en poste au camp de Natzweiler.

Apartir de la mi-1942, chaque camp de concentration est rattaché au "Reichsführer SS" Heinrich Himmler par l'intermédiaire du "Service D" de l'Office central SS de gestion économique. La structure hiérarchique est la même d'un camp à l'autre.

 

Entrée du camp de Natzweiler. Avec l'aimable autorisation de Rudolf Naess, Nasjonalbiblioteket, Oslo,

 

 

Les déportés du KL-Natzweiler



Les déportés du camp de Natzweiler viennent de toute l'Europe, de prisons, de camps d'internement ou d'autres camps de concentration.

 

Pour tous, le processus d'admission au camp est le même : descente à la gare de Rothau, montée au camp à pied ou en camion, enregistrement sous un numéro matricule, dépouillement de toute identité et affaires personnelles, épouillage, désinfection et distribution de vêtements dépareillés et parfois de tenues rayées.

 

Ils ont été arrêtés pour des motifs divers. Les premiers déportés du camp sont essentiellement allemands, déportés de droit commun, "asociaux" ou déportés politiques. À partir de 1942, parmi les déportés on trouve des Soviétiques, parfois prisonniers de guerre, des Polonais et quelques déportés originaires des territoires annexés par le IIIe Reich : Tchèques, Alsaciens, Lorrains. En 1943, arrivent en grand nombre des déportés luxembourgeois, puis des Résistants de différentes nationalités, venant de divers camps de concentration ou prisons en Europe : Belges, Néerlandais, Norvégiens et Français. Parmi ces derniers, de nombreux militaires, notamment membres de l'Armée secrète et de l'Organisation de résistance armée, sont aussi déportés au camp de Natzweiler. En juin 1943, le premier convoi de déportés NN français arrive à Natzweiler. Arrêtés comme Résistants, ces derniers tombent sous le coup des décrets allemands de 1941 dit "Nacht und Nebel" ("Nuit et Brouillard"). Ces décrets visent à faire disparaître les Résistants et, de manière générale, tous les opposants à la force d'occupation allemande. Emprisonnés ou déportés, complètement coupés du monde extérieur, ils sont voués à une mort lente par le travail, l'épuisement, la faim, les maladies. Certains déportés passent ensuite en jugement devant le tribunal de Breslau ; d'autres sont maintenus dans les camps. Leur famille et connaissances n'ont plus aucune nouvelle d'eux. Enfin, à partir de 1944, des Juifs, essentiellement originaires de Hongrie et de Pologne, sont déportés dans les camps annexes.

 

Les déportés du KL-Natzweiler. Cliché Lucien Kohler

 

 

Le quotidien des déportés



Les déportés sont entraînés dans un processus de destruction et de déshumanisation qui les conduit à la mort.

 

La première épreuve à laquelle ils sont confrontés, après leur admission au camp, est l'appel. Deux fois par jour au minimum, les SS comptent et recomptent les déportés vivants ou morts. Les vivants doivent attendre dehors par tous les temps, pluie, neige, vent, forte chaleur, le droit de regagner leur baraque ou le départ en kommando de travail. Les déportés sont sous-alimentés. La faim devient une obsession. Ils finissent par envier le contenu des gamelles des chiens des SS.

 

Forçats au service du IIIe Reich, les déportés travaillent le jour de 6 heures à 18 heures ou la nuit de 18 heures à 6 heures. Après avoir bu un ersatz de café, ils rejoignent leur kommando de travail situé à l'intérieur ou à l'extérieur du camp. L'immense majorité d'entre eux travaille à la carrière, à l'extraction de pierres ou de gravier. À partir de la fin de l'année 1942, ils sont affectés à la réparation de moteurs d'avion pour l'armée de l'air allemande (Luftwaffe). Mi-1943, les déportés NN commencent à construire la Kartoffelkeller (cave à pommes de terre), nom de code d'un bâtiment en béton semi-enterré. A ce jour, aucun document ne permet d'attester de l'utilisation prévue pour ce bâtiment.

 

Le soir, au retour du travail, ils regagnent leur block où ils reçoivent leur maigre ration, dorment entassés dans des châlits en bois. Le matin, avant l'appel, ils font une toilette sommaire autour de lavabos en nombre insuffisant.

 

Les seuls liens avec le monde extérieur sont les lettres et les colis, pour ceux qui ont le droit d'en recevoir.

 

La faim. Henri Gayot, Musée du Struthof

 

 

Les sévices, les maladies, l'épuisement et la mort


 

Les sévices, les maladies, l'épuisement et la mort font partie du quotidien des déportés.

 

Ils souffrent de blessures dues aux coups que leur administrent les Kapos et les SS, ainsi que des morsures des chiens dressés pour les attaquer. Ils peuvent également être punis et condamnés à des coups de fouet sur le chevalet de bastonnade ou à une peine d'enfermement dans le bunker situé dans le bas du camp. Squelettiques, épuisés, blessés, malades, sans soins, qu'ils soient ou non admis à l'infirmerie, beaucoup meurent. À Natzweiler, le taux de mortalité est de 40% ; dans les camps annexes, il peut atteindre 80%.

 

Les déportés ayant tenté une évasion ou simplement soupçonnés de tentative d'évasion encourent la peine de mort : la pendaison ou le peloton d'exécution.

 

La Gestapo de Strasbourg utilise aussi le camp comme lieu d'exécution. Ainsi, en 1943, treize jeunes gens originaires de Ballersdorf dans le Haut-Rhin sont fusillés à la carrière pour avoir refusé leur incorporation dans la Wehrmacht et tenté de quitter la zone annexée. En septembre 1944, peu avant l'évacuation du camp, des membres du réseau Alliance et des maquisards des Vosges sont amenés au camp pour y être exécutés.

 

Tous finissent dans le four de la baraque crématoire.

 

La faim. Henri Gayot, Musée du Struthof

 

 

Les camps annexes du KL-Natzweiler 1942-1945


 

Comme les autres camps de concentration, le camp de Natzweiler administre des camps annexes au nombre d'environ 70, situés en Allemagne, en Alsace annexée et, pour deux d'entre eux, en France occupée. Ces camps dépendent du camp principal, où sont tenus les registres d'immatriculation et de décès.

 

Les camps annexes, créés dès 1942, sont exclusivement au service de la SS : les déportés construisent et entretiennent écoles et camps d'instruction de la SS. Dans ceux qui sont créés à partir de 1943, les déportés travaillent au profit de l'industrie de guerre nazie pour permettre à la Wehrmacht de faire face à ses revers sur le front de l'Est.

 

Les conditions de travail sont d'autant plus pénibles que la plupart de ces camps sont enterrés dans des mines et des tunnels afin d'être à l'abri des bombardements alliés. Le travail, la faim, l'absence de lumière et de soins provoquent de nombreuses épidémies : la mortalité peut atteindre 80 %.

 

Entre la fin mars et la fin avril 1945, l'évacuation de ces camps lors des marches de la mort cause la mort de 5 000 déportés.

 

 

 

Médecine Nazie et expérimentations


 

Le nazisme est fondé sur des théories racistes et antisémites, affirmant la supériorité de l'"Aryen", décrété de "pure race allemande", sur tout autre être humain. Ces théories cherchent une caution dans les travaux pseudo-scientifiques menés par d'authentiques professeurs et médecins allemands, acquis aux idées de Hitler. Des expérimentations sur diverses maladies, gaz de combat et "étude des races" sont pratiquées sur des déportés dans plusieurs camps de concentration nazis.

 

Au KL-Natzweiler, plusieurs séries d'expériences "médicales" sont menées dans le cadre des travaux de la Reichsuniversität, l'université du Reich à Strasbourg, et de l'administration SS Ahnenerbe, "Héritage des ancêtres", rattachée à l'état major de Himmler à Berlin. Des déportés juifs sont victimes d'un gazage mortel en août 1943.

 

Les principaux auteurs et coupables de ces expérimentations sont : August Hirt, professeur d'anatomie de renommée internationale, Otto Bickenbach, professeur de médecine, spécialiste des gaz de combat et Eugen Haagen, virologiste, découvreur d'un vaccin contre le typhus qui lui valut d'être inscrit sur la liste des candidats au prix Nobel de médecine en 1936.

 

Professeur August HIRT, 1898-1945. Ministère de la Défense, collection DMPA

 



Hirt procède à des expériences sur l'ypérite - gaz moutarde - et projette de constituer une collection de squelettes à partir des corps des 86 Juifs déportés d'Auschwitz, transférés à Natzweiler et gazés en août 1943 ; Bickenbach mène des expérimentations sur le gaz phosgène ; Haagen poursuit ses travaux sur les effets du typhus.

 

Les diverses séries d'expérimentations font des centaines de victimes parmi les déportés du camp et d'autres transférés spécialement, d'Auschwitz notamment. Elles restent marquées à vie dans leur chair et leur âme, quand elles n'ont pas été sacrifiées dans d'atroces souffrances.

 

La table de dissection du KL-Natzweiler. Ministère de la Défense, collection DMPA

 

 

L'évacuation du camp, les procès des responsables.


 

Dans les premiers jours de septembre 1944, devant l'avance des armées alliées, les nazis décident d'évacuer le camp principal. La plupart des déportés sont transférés vers Dachau. Seuls quelques-uns restent à Natzweiler sous la garde d'un petit nombre de SS. Le 23 novembre, jour de la libération de Strasbourg, l'armée américaine pénètre dans le camp, premier témoignage de l'univers concentrationnaire nazi découvert par les Américains.

 

Sur les 52 000 personnes déportées à Natzweiler-Struthof ou dans l'un de ses camps annexes entre 1941 et 1944, plus de 20 000 sont mortes.

 

Dès 1945, les Alliés jugent les plus hauts responsables de l'Allemagne nazie à Nuremberg. Ils tiennent ensuite des procès séparés pour les SS de chacun des camps principaux. Josef Kramer, ancien commandant de Natzweiler et commandant de Bergen-Belsen, est jugé par les Britanniques pour son rôle dans ce dernier camp. Les autres responsables SS de Natzweiler, arrêtés ou en fuite, sont jugés au cours des procès de Wuppertal, de Rastatt et de Metz.

 

"Nous n'étions pas seuls après tout !". Rudolf Naess, Avec l'aimable autorisation de Nasjonalbiblioteket, Oslo

 

 

Source : MINDEF/SGA/DMPA - mission Struthof