Les étrangers dans la Résistance

Durant la Seconde Guerre mondiale, la résistance au nazisme fut l’œuvre d’hommes et de femmes de toutes origines sociales mais aussi de toutes nationalités. La France est alors riche de 2,2 millions d’étrangers, venus pour des raisons politiques ou économiques. Les étrangers dans la Résistance française sont essentiellement des Allemands et Autrichiens antinazis, des républicains espagnols qui ont fui le franquisme, des Italiens antifascistes, des Polonais fuyant l'antisémitisme, des Arméniens, des Juifs d’Europe de l’Est et d’Allemagne. Parmi eux, beaucoup rejoignent la Résistance dès 1941, alors qu’ils font l’expérience de l’exclusion, de la répression, de la xénophobie. Ils entrent alors en résistance par rejet idéologique du nazisme et non en réaction à un Occupant. Mais cette lutte aux côtés de la France résistante est aussi une manière de se rallier, comme d’autres Français, à la cause de la liberté et de la justice et donc à la patrie d’adoption.
Le résistant italien Spartaco Fontano, FTP-MOI du groupe Manouchian, illustre ce réflexe patriotique de certains étrangers immigrés en France lorsqu’il répond en ces termes au président de la Cour martiale qui lui demande pourquoi il combattait aux côtés des résistants : « pour un ouvrier, la Patrie, c'est le pays dans lequel il a trouvé du travail ». Beaucoup d’autres embrassent la Résistance pour un motif plus stratégique. Pour eux, libérer la France est la première étape vers la libération de l’Europe et donc de leur pays natal. C’est notamment le cas des républicains espagnols. De nombreux combattants africains et maghrébins originaires des colonies, simples sujets de l'Empire français, entrent dans la France combattante, à l’image des 5 000 tirailleurs africains et malgaches, déserteurs ou évadés des camps de prisonniers.
Nombreux sont les communistes étrangers qui rejoignent la Résistance française. Le Parti communiste espagnol est par exemple à la base de la création de l'Union nationale des Espagnols, les combattants - les guérilleros - se regroupant dans les maquis du sud du Massif central et du Sud-Ouest (en juin 1944, le XIVe corps guérillero comprenait près de 4 000 hommes et couvrait 31 départements). L'autre grande composante fut la Main-d'œuvre immigrée (MOI), mise en place par les organisations communistes dans les années 1920. La FTP-MOI sera – jusqu'au printemps 1944 - l'instrument le plus efficace de la résistance armée urbaine du PCF clandestin. Quant aux juifs étrangers, traqués par l'Occupant et les polices spécialisées de Vichy, résister était un moyen de survivre.
Au total, les étrangers résistants s'engagent dans toutes les formes possibles que peut prendre la Résistance française : intégration aux Forces françaises libres, presse clandestine, sabotage, lutte armée, renseignement, etc. Les étrangers sont aussi parmi les premiers à se lancer dans la lutte armée contre l’Occupant aux côtés des résistants français au sein des Mouvements ou bien au sein d’organisations qui leur sont propres. A cet égard, les sections "nationales" de la MOI (FTP-MOI) ont joué un rôle décisif et emblématique ; en témoignent en 1943 l’arrestation de Missak Manouchian et de son groupe, et la célèbre « affiche rouge » placardée par les Allemands au lendemain de leur exécution en février 1944 qui visait à exacerber la xénophobie des Français. Nombreux sont aussi, dans le Sud-Ouest, les républicains espagnols engagés dans la Résistance.
 

  • Défilé de guerilleros espagnols portant un drapeau républicain, lors de la libération d’Auch (Gers), août 1944. Copyright Collection particulière

  • La brochure allemande L’armée du crime stigmatise les résistants d’origine étrangère en France, espagnols, italiens, arméniens... Copyright Mémorial Leclerc de la Ville de Paris

  • Des Russes de la Wehrmacht ont rejoint les rangs de la résistance, 1944. Copyright Collection particulière

  • Pour le gouvernement de Vichy, les résistants sont des étrangers à la solde de l’URSS et de Staline. Copyright MRN

Le monde combattant

Le 20 novembre 1917, le président du Conseil, Georges Clemenceau, déclarait à la Chambre des députés "ils ont des droits sur nous", mettant en lumière l’obligation de l’État vis-à-vis du monde combattant. Ainsi naissait, grâce à la mobilisation des associations, le "droit à réparation".

Défilé des mutilés sur les Champs-Élysées lors de la fête de la Victoire à Paris
Défilé des mutilés sur les Champs-Élysées lors de la fête de la Victoire à Paris - © Joly/ECPAD/Défense

À l’issue de quatre années de conflit, le retour à la vie civile des anciens combattants est extrêmement difficile. Dans un contexte de grave crise économique, sociale et internationale, le gouvernement doit faire face à des centaines de milliers de soldats démobilisés, dont les moyens d’existence sont insuffisants. Les réformés, blessés et mutilés disposent déjà d’organisations d’entraide et surtout, de défense de leurs droits. Le régime des pensions militaires repose encore sur une loi de 1831, conçue pour une armée de métier, et totalement inadaptée à l’armée de conscription ayant mobilisé huit millions de soldats. Les pensions versées sont ridicules et l’engorgement des administrations provoque de multiples frustrations, générant un sentiment d’injustice et de colère. La société peine en outre à accorder une reconnaissance morale à ses blessés, incitant ceux-ci à se regrouper en associations locales et nationales pour peser ensemble dans l’espace public. C’est ainsi que la Fédération nationale des anciens militaires blessés, gratifiés et réformés n° 1, créée à l’origine par les anciens combattants mutilés des guerres de la seconde moitié du XIXe siècle et qui existe toujours sous le nom de Fédération André-Maginot des anciens combattants et victimes de guerre, s’organise avec d’autres associations fédérées lors d’un congrès au Grand Palais le 11 novembre 1917 puis d’un congrès à Lyon, en février 1918 (duquel surgira l’Union fédérale). Ces associations sont à l’origine de la création, en mars 1919, du "droit à réparation", au nom duquel l’État s’engage à verser des pensions aux blessés et aux familles des morts, disposition par la suite étendue aux victimes civiles de guerre.

 

Au moment où s’ouvre l’année 1919, et alors qu’une administration spécifique, le ministère des Pensions, se met en place pour gérer ce nouveau dispositif, la France connaît une dangereuse crise sociale. Rendus à la vie civile, de nombreux soldats démobilisés sont sans ressources et peinent à trouver un emploi dans une économie sinistrée. Certains de ces anciens soldats se retrouvent dans le cadre mis en place par les associations et fédérations de mutilés qui leur viennent en aide et intègrent leurs revendications ; d’autres commencent à s’organiser entre eux, autour de revendications politiques et sociales parfois radicales.

 

Soucieux d’organiser les démobilisés pour couper l’herbe sous le pied de la gauche révolutionnaire galvanisée par la révolution bolchevique, le gouvernement Clemenceau prend plusieurs mesures importantes, comme l’exonération, pour les anciens militaires et les veuves les moins fortunés, des impôts dus pendant les années de guerre. Il institue également une prime de démobilisation, et surtout, favorise la création d’une Union nationale des combattants, avec l’aide des milieux conservateurs, de l’Église et de l’armée. Déclarée le 11 novembre 1918, l’association organise sa première assemblée générale en février 1919 et compte déjà près de 100 000 membres. Elle aidera le gouvernement à maintenir l’ordre et l’activité économique, notamment lors des grèves de cheminots, et aidera financièrement les anciens combattants et les veuves de guerre, grâce à l’appui des milieux financiers.

 

Plus tard, l’Union fédérale et l’Union nationale des combattants constitueront les deux blocs, à gauche et à droite de l’échiquier politique de la IIIe République, autour desquels s’organisera ce que nous appelons toujours "le monde combattant". Du travail de ces associations et de leurs relations, parfois houleuses, avec l’État, est né le dispositif issu du "droit à réparation", aujourd’hui centenaire, et qui constitue toujours le principe de base des relations entre la Nation et ceux qui se sont battus et se battent encore pour elle.

Laurent Duval, chef de la section "vie associative" à la Direction des patrimoines, de la mémoire et des archives

Pour en savoir plus

Les Anciens combattants 1914-1940, Antoine Prost, Paris, Folio-Gallimard 1977-2014.

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Serge Barcellini

Créée en 1887, l’association Le Souvenir Français, présidée aujourd’hui par le contrôleur général des armées (2s) Serge Barcellini, s’est notamment donné pour mission de conserver la mémoire de ceux et celles qui sont Morts pour la France ou qui l’ont honorée par de belles actions.

Serge Barcellini
Serge Barcellini - © DR

Quel est le rôle du Souvenir Français au lendemain de la Première Guerre mondiale ?

 

En 1914, Le Souvenir Français est confronté à une double réalité : le nombre foudroyant de tués et l’impossibilité de se rendre sur les champs de bataille où les combattants sont inhumés. Les comités du Souvenir Français interviennent dès lors dans les villes de l’arrière où sont inhumés les combattants décédés dans les hôpitaux. Tel est le cas en particulier à Rennes où Francis Simon, président du Souvenir Français, demande dès 1916 le transfert d’un Soldat Inconnu au Panthéon. Une demande qui se traduira quatre années plus tard par l’inhumation d’un Soldat Inconnu à l’Arc de Triomphe. Dès que l’accès aux tombes est rendu possible, le Souvenir Français soutient la création d’une association baptisée "La cocarde du Souvenir" dont l’objectif est de fleurir les tombes des combattants et d’apposer sur chacune une cocarde. En 1923, l’association cesse ses activités et est intégrée au sein du Souvenir Français.

 

Comment se manifeste l’hommage de la Nation aux combattants dans le paysage français ?

 

Avant 1870, sur tous les champs de bataille napoléoniens, les soldats sont inhumés dès la fin des combats dans des fosses communes. Ni le lieu d’inhumation, ni les noms des combattants ne sont relevés. Un premier changement intervient en 1870. Les fosses communes sont transformées en ossuaires, comme c’est le cas à Bazeilles ou Champigny. Parallèlement, des tombes individuelles sont érigées pour les combattants enterrés dans les cimetières des villages. Avec la Première Guerre mondiale, l’intervention de l’État se généralise par la création, en 1915 (loi du 2 juillet), de la mention "Mort pour la France", qui donne un sens à la mort des combattants ; par la réglementation de l’inhumation des combattants en tombe individuelle lorsque cela est possible ; enfin par le regroupement des combattants dont le corps n’a pas été restitué aux familles dans des nécropoles nationales dont l'État doit assurer l'entretien à perpétuité. Le paysage mémoriel français est le résultat de cette volonté étatique.

 

Dès 1919, des familles endeuillées se rendent sur les anciens champs de bataille. Peut-on parler d’une forme ancienne de "tourisme de mémoire" ?

 

Avec la fin de la Première Guerre mondiale se mettent en place les trois éléments essentiels qui constituent le temps des pèlerinages du souvenir. Le premier est une loi qui officialise le droit au pèlerinage pour les familles des "Morts pour la France" dont le corps repose dans une nécropole nationale. Le deuxième est la création de guides des champs de bataille édités par la maison Michelin. Le troisième enfin est l’adaptation des territoires à l’accueil des visiteurs. Ce tourisme de pèlerinage a connu un temps fort entre 1919 et 1939 et a ensuite graduellement décliné. Depuis une dizaine d’années, un nouveau temps émerge, celui du tourisme de mémoire. Il repose sur une inversion des trois éléments précédents ; il est d’abord le résultat d’une adaptation du territoire.

 

Quelles sont aujourd’hui les "motivations" des touristes de la mémoire ?

 

J’en compte trois. Le "tourisme pédagogique", ce sont les groupes scolaires que les enseignants emmènent à la découverte des champs de bataille. Le "tourisme généalogique", ce sont les visiteurs qui justifient leur déplacement par l’existence d’un grand-père ou d’un arrière-grand-père combattant de la Grande Guerre. Ces touristes sont majoritaires chez nos amis du Commonwealth (Britanniques, Australiens, Néo-Zélandais, Canadiens). Enfin le "tourisme généraliste", ce sont les visiteurs qui sillonnent les champs de bataille comme ils visiteraient d’autres sites. Le devenir de la spécificité du tourisme de mémoire repose sur la nécessaire consolidation des deux premières composantes. Sans pédagogie, la mémoire n’est que culture. Sans généalogie, la mémoire perd sa dimension émotionnelle. Tel est l’enjeu des décennies post centenaire.

La rédaction

Pour en savoir plus

http://le-souvenir-francais.fr/

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Paris en 1919, capitale de la paix

Le 11 novembre dernier se tenait à Paris une première édition du forum sur la paix qui accueillait plus de 80 chefs d'état et de gouvernement. Cent ans auparavant, déjà, la capitale française accueillait les vainqueurs de la grande guerre pour préparer et négocier la paix.

Séance d’inauguration de la conférence de la paix au quai d’Orsay à Paris, janvier 1919
Séance d’inauguration de la conférence de la paix au quai d’Orsay à Paris, janvier 1919 - © Marcel Lorée/ECPAD/Défense

La paix, qui allait être signée à la suite du premier conflit mondial, était hors du commun à bien des égards. Il n’était pas seulement question de tracer de nouvelles frontières comme les anciens traités de paix l’avaient fait autrefois, mais désormais de reconstruire l’économie européenne, de ravitailler les populations civiles dont beaucoup étaient menacées par la famine, d’apaiser les tensions encore importantes à l’est du continent européen, de répondre au défi révolutionnaire en Russie, et plus largement de refonder les relations internationales sur des bases nouvelles.

 

LES PRINCIPES WILSONIENS, BASES DE LA FUTURE PAIX ?

 

Ces bases, le président américain Wilson les a précisées dans ses discours de l’année 1918, notamment lors des Quatorze points prononcés devant le Congrès américain le 8 janvier. Dans cette intervention, il présentait ce que devait être le nouvel ordre international et promouvait d’abord une "diplomatie ouverte", ce qui suscita de nombreux espoirs dans les opinions et chez les journalistes. Il s’agissait surtout d’éviter à l’avenir les traités secrets. Ensuite, influencé par son libéralisme, Wilson avait souhaité garantir la liberté des mers en temps de paix comme en temps de guerre et abaisser les barrières douanières au maximum. Le principe, révolutionnaire pour l’époque, du désarmement et la promesse d’un règlement équitable des questions coloniales complétaient ce regroupement de grands principes. Mais la nouveauté institutionnelle la plus remarquable était la proposition de création d’une "association générale des nations", un organe de sécurité collective chargé d’éviter le retour de la guerre et d’incarner un renouvellement du droit international. Complétés par des points territoriaux redessinant la carte de l’Europe selon le principe du droit des peuples (sans mentionner l’expression) dont le retour de l’Alsace-Lorraine à la France, ces principes wilsoniens firent beaucoup pour la popularité du président américain en Europe.

 

Ces idées auraient pu rester lettre morte si celles-ci n’avaient pas été proposées par le gouvernement allemand comme la base de la future paix dans leur demande d’armistice du 3 octobre 1918. Ludendorff souhaitait obtenir un armistice-répit pour ses troupes et le secrétaire d’État aux Affaires étrangères, von Hintze, trouva adéquat de demander une discussion de paix sur la base des idées de Wilson qui paraissaient être les moins dures pour l’Allemagne. Afin d’amadouer le président américain, les militaires allemands proposèrent de confier le gouvernement à un prince libéral de la chancellerie, Max de Bade, ce qui permettait de léguer le fardeau de la mauvaise situation militaire à des civils plutôt qu’à des militaires. Cette proposition fit l’objet de quatre échanges de notes entre Wilson et les Allemands qui aboutirent à un accord sur le sujet. Il restait à convaincre les Alliés, réticents d’abandonner leurs projets de buts de guerre sur l’autel du wilsonisme. Les Français souhaitaient pouvoir neutraliser la rive gauche du Rhin, la détacher de l’Allemagne tout en annexant la Sarre, autant de points absents des discours wilsoniens. À Londres, on s’inquiétait des prétentions de Washington de supprimer l’arme du blocus à travers le principe de la liberté des mers.

 

PARIS, UNE "VILLE-MONDE"

 

Ce n’est qu’en menaçant les Alliés européens de faire une paix séparée que les Américains obtinrent leur accord pour faire des principes wilsoniens la base de la paix, hormis deux réserves sur la liberté des mers et les réparations. Cet accord entre vainqueurs et vaincus aurait dû amener une paix rapide et consensuelle. Néanmoins, très rapidement, chaque pays s’est senti très modérément tenu par cette promesse. Alors que dans les opinions européennes, on souhaitait faire payer les vaincus pour le bilan de la guerre, Wilson décida de venir directement en Europe pour négocier la paix personnellement. Une première pour un président américain en exercice.

 

27 délégations alliées se réunirent à Paris pour négocier la paix, ce qui fit apparaître Paris comme une "ville-monde". La conférence plénière plaça en tête de son ordre du jour la création de la Société des Nations. Wilson pensait que la nouvelle organisation serait la pierre angulaire de la paix et qu’elle compenserait les éventuelles limites des traités. Très rapidement, ce concert mondial laissa place au retour d’un concert de grandes puissances, le cénacle privé et secret du Conseil des Quatre, rassemblant Wilson, Clemenceau, Lloyd George et Orlando, au grand dam des journalistes présents pour ce symposium diplomatique. Les discussions en son sein, parfois tendues, traduisirent les intérêts contradictoires des vainqueurs et aboutirent à de difficiles compromis. Les questions les plus débattues furent celles de la Rhénanie et de la Sarre, et celle des réparations. À plusieurs reprises, on frôla la rupture entre les Grands : la délégation italienne quitta même Paris à cause de la question adriatique, tandis que Wilson prépara son navire pour un retour anticipé à Washington.

 

"UNE PAIX CARTHAGINOISE ?"

 

Pour préparer ces travaux, les Grands firent appel à des experts (historiens, géographes, juristes, ethnologues) pour obtenir des conseils aux fins de tracer les frontières des futurs États ou de trancher un différend territorial. Il est à noter que les dirigeants alliés n’avaient qu’une prise relative sur les événements à l’est de l’Europe : les dirigeants des nouveaux États occupèrent le plus souvent les territoires qu’ils revendiquaient sans en référer à Paris et firent valider in fine leurs prises de guerre. Comme une danse sur un volcan, les décideurs de la paix avaient à traiter de la situation révolutionnaire en Russie et en Hongrie, oscillant entre négociation d’ensemble et politique contre-révolutionnaire. Cette dernière position prit progressivement le dessus sur la première. Dans d’autres pays, la crainte du passage au bolchevisme resta à l’esprit des vainqueurs au moment où il fallait faire signer les traités aux vaincus.

 

Pour finir, les compromis s’élaborèrent lentement entre vainqueurs et les conditions de paix furent présentées aux vaincus, chacun pris isolément. Étant donné les difficultés de la négociation interalliée, les vainqueurs présentèrent la facture aux vaincus sans véritable possibilité de la discuter oralement. La délégation allemande souligna les coups de canifs portés par les Alliés au "contrat" négocié en octobre-novembre 1918. Néanmoins, sous la menace d’une reprise des hostilités, les vaincus signèrent les traités de paix. Une paix carthaginoise comme le dit Keynes ? Les historiens ont beaucoup débattu de sa faisabilité, de ses limites : aujourd’hui beaucoup mettent en avant le poids du contexte et les contraintes pesant sur les acteurs pour l’expliquer.

Vincent Laniol - Agrégé et docteur en histoire

Pour en savoir plus

Faire la paix sans l’ennemi ? L’exemple de la Conférence de la Paix de 1919, Vincent Laniol, Bulletin de l'Institut Pierre Renouvin, vol. 42, no. 2, 2015.

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1919, honorer les combattants

La journée nationale du 11 novembre, que tout le monde connaît aujourd'hui, trouve ses origines dans les célébrations de l'année 1919 ainsi que sa double signification qui perdurera longtemps : l'hommage aux morts que le deuil de masse impose aux nations belligérantes et la volonté, partagée avec les Alliés, de fêter la victoire.

Le cercueil du Soldat inconnu hissé sur un canon de 155 sous l’Arc de Triomphe lors des cérémonies du 11 novembre 1920 à Paris
Le cercueil du Soldat inconnu hissé sur un canon de 155 sous l’Arc de Triomphe lors des cérémonies du 11 novembre 1920 à Paris - © Excelsior-L’Équipe/Roger-Viollet

Sommaire

    Galerie photos

    Conflit d’un type nouveau, la Grande Guerre se distingue aussi du point de vue dont la société française en a construit et entretenu le souvenir public. Les monuments aux morts érigés dans les 36 000 communes du pays et auxquels répond à Paris le Soldat inconnu inhumé sous l’Arc de Triomphe ; le rituel du 11 Novembre accompli par les communautés locales devant les monuments comme par les plus hautes autorités de l’État devant l’inconnu : autant d’éléments d’un système commémoratif cohérent. Mis en place en quelques années seulement, celui-ci imprime fortement sa marque dans le temps et dans l’espace collectif.

     

    Cette commémoration se signale aussi par la durée de son empreinte. Les célébrations du centenaire viennent encore de témoigner de son caractère mobilisateur, en dépit du fait que les derniers témoins directs du conflit ont disparu : ou, plutôt, la mémoire de 14-18 n’est-elle pas de manière constitutive une dramaturgie d’un combat contre l’oubli que la mise en scène publique de la disparition des "derniers poilus" à la fin des années 2000 a contribué à réactiver ?

     

    Concentrer l’étude sur la première année seulement après l’armistice n’a rien d’évident. Il est plus habituel de scruter la mise en place de la commémoration, jusqu’au milieu des années 1920 (lorsque les principaux éléments du système commémoratif sont bien en place) ou à l’échelle de l’entre-deux-guerres. Changer ainsi de focale chronologique permet en revanche de voir peut-être autre chose. Dans cette mémoire en construction, foisonnement des projets et initiatives rapidement abandonnées sont autant de tâtonnements et de ratures permettant d’imaginer d’autres mémoires possibles de la guerre, des voies qui, si elles ne furent finalement pas arpentées, étaient néanmoins ouvertes au sortir de la Grande Guerre. Une façon d’ôter à la commémoration de la Grande Guerre son caractère d’évidence. Au-delà, c’est surtout l’articulation entre une mémoire "célébrative" des vainqueurs et de la victoire, d’une part, et une mémoire des morts et de la perte, d’autre part, qui se donne à lire depuis cet observatoire.

     

    CÉLÉBRER LES VAINQUEURS

     

    La signature de l’armistice ouvre un moment d’intense débat public sur la commémoration de la guerre. Inscription de la mémoire de la guerre dans la pierre de statues et de stèles ou bien dans le calendrier public à travers l’instauration d’un jour dédié : toute une partie des projets évoqués et des manifestations organisées en 1918 a pour objet les vainqueurs, les héros, les soldats de retour du front. À la Chambre des députés, les mois de novembre et de décembre 1918 voient le dépôt et la discussion de nombreux projets de résolutions et de lois concernant les hommages à rendre aux acteurs de la guerre et les moyens de les inscrire dans le temps. Si la question du culte des morts occupe une place centrale dans ces débats, elle n’est pas la seule et il s’agit aussi, plus largement, d’assurer la perpétuation du souvenir du sens même de la guerre et de sa conclusion tels qu’ils sont alors compris.

     

    Dès le 11 novembre, les députés débattent d’un projet de loi visant à "rendre un hommage national aux armées, au président du Conseil, George Clemenceau, et au maréchal Foch" à travers une inscription permanente dans toutes les écoles et les mairies. Significativement, un amendement des socialistes Bracke et Renaudel proposant que, à la place des "artisans de la victoire" mentionnés dans le texte originel, l’inscription ne fasse mention que de la République, est repoussé. La question d’une exploitation politique de la victoire par un régime républicain, dont les adversaires n’avaient cessé de remettre en cause avant 1914 la capacité à conduire une guerre, est mise de côté : la volonté de prolonger l’Union sacrée pèse ainsi fortement sur ce moment inaugural de la mise en mémoire du conflit. Le caractère républicain de la victoire en est resté jusqu’à aujourd’hui un angle mort.

     

    La discussion d’un second amendement de Bracke et Renaudel illustre une autre des coordonnées de la mémoire publique de la guerre telle que, à la fin des hostilités, elle semble devoir se construire : la place centrale des Alliés, indissociable du sens alors largement donné à la fin de la guerre comme victoire des démocraties sur l’impérialisme. L’amendement demande qu’un second texte, rendant hommage au président Wilson, soit gravé sur les murs de toutes les écoles et mairies du pays. La proposition, élargie à la nation américaine et à tous les autres alliés, sera finalement votée le 20 novembre. Le fait est significatif – plus largement – d’un accord très large sur l’importance de placer la figure collective des Alliés au centre de la représentation de la Grande Guerre que l’on souhaite alors transmettre à la postérité. Il annonce le projet, déposé quelques jours plus tard, de faire de la date du 11 novembre une fête interalliée pour "glorifier l’issue victorieuse de la guerre et commémorer la libération des peuples". Rapprochée des nombreux projets de monuments mettant en scène les Alliés comme protagonistes centraux, cette proposition laisse, elle aussi, entrevoir une autre mémoire possible de la Grande Guerre. Une voie que le reflux rapide de l’exaltation des Alliés et la renationalisation rapide de la mémoire de la guerre vouent à être délaissée dès les premières années de l’après-guerre.

     

    DES "FÊTES DU RETOUR" À LA "FÊTE DE LA VICTOIRE"

     

    À côté de la discussion de projets mémoriels inscrits dans la durée, l’année 1919 est marquée par de nombreuses célébrations d’hommage aux combattants au moment crucial de leur retour. Alors que le 11 novembre 1918, Bruno Cabanes l’a souligné, constitue l’acmé du sentiment de distance que ressentent les soldats à l’égard d’un "arrière" accusé d’indifférence et d’ingratitude, leur réintégration dans le monde civil est un enjeu majeur de la démobilisation. Les manifestations de reconnaissance qui saturent alors l’espace public sont censées, dans le cadre de l’"économie morale de la démobilisation", constituer  symboliquement la rétribution – évidemment toujours insuffisante – du sacrifice des soldats et conjurer la division.

     

    Des cérémonies de "retour des régiments" se déroulent ainsi au rythme du processus de démobilisation : les troupes effectuent en sens inverse le chemin qui les a conduites, en août 1914, de leur caserne à la gare locale d’où elles sont parties pour le front. Il s’agit de clore symboliquement le temps de la guerre, non sans satisfaire le fantasme d’un "retour à la normale". Ces fêtes sont aussi le moyen de rendre au retour éparpillé des soldats son caractère d’expérience collective, ce qui permet également aux civils et aux communautés locales de rendre hommage aux combattants. Ce moment – largement fictif – du retour des régiments est aussi l’occasion pour les toutes récentes associations d’anciens combattants de prendre une première initiative en organisant une fête. Ces associations affirment ainsi déjà leur rôle de gardiennes de la mémoire du sacrifice des survivants comme des morts.

     

    L’été 1919 est le point culminant des manifestations symboliques de la reconnaissance publique aux combattants. La signature du traité de paix à Versailles, le 28 juin, occasion de nouvelles célébrations collectives, marque une étape cruciale de la sortie de guerre. Le processus de démobilisation, interrompu en avril pour parer à l’éventualité d’une progression de l’armée en Allemagne en cas de refus des conditions imposées à la conférence de la paix, reprend. Les conditions sont réunies pour l’organisation de la "fête de la victoire" à Paris, le 14 Juillet, pendant national des fêtes du retour. Le programme symbolique de la journée est déjà une forme de mise en récit mémoriel de la guerre. Troupes françaises et alliées conduites par les maréchaux Foch et Joffre traversent la capitale de la porte Maillot jusqu'à la place de la République, en passant sous l’Arc de Triomphe avant de descendre les Champs-Élysées, de traverser la place de la Concorde et de défiler sur les grands boulevards. Entre un et deux millions de personnes assistent à ce défilé. Discrétion de la référence républicaine (son seul rappel est le point final du défilé, place de la République), omniprésence de la symbolique interalliée (avec des contingents de toutes les nations alliées) et centralité de l’hommage aux morts – nous y reviendrons – en constituent les traits principaux.

     

    Trois semaines plus tard, la "fête de la reconnaissance nationale", organisée par l’Union française des grandes associations et le gouvernement les 2 et 3 août – anniversaire du début de la guerre –, s’inscrit dans la même perspective. Le 2, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, plusieurs centaines d’enfants des écoles écoutent, en présence de soldats blessés et mutilés, des déclarations du président de la République, du président du Conseil, du maréchal Foch, d’Ernest Lavisse et autres figures politiques et culturelles. La journée du 3 août propage le message de la veille dans l’ensemble du pays. Les préfets diffusent un modèle de cérémonie, apparemment largement repris par les communes : discours du maire, lecture devant la population des déclarations du président de la République et du président du Conseil lors de la cérémonie à la Sorbonne, remise d’un diplôme aux familles des Morts pour la France.

     

    La scénographie de la cérémonie de la Sorbonne – mieux encore que les discours – en dit clairement le sens : témoigner de la reconnaissance du pays aux combattants nécessite aussi, pour la communauté civique, d’assurer à ces derniers que la mémoire de leur sacrifice – d’où la présence spécifique de soldats blessés et mutilés – sera entretenue et préservée dans le temps – c’est le sens de la présence des enfants. La cérémonie n’est autre chose qu’une mise en scène de l’acte de conservation du souvenir du conflit ou, plus exactement, du sacrifice. L’exigence de reconnaissance et le sentiment – symétrique – d’une dette à acquitter sont tels qu’ils doivent d’emblée se donner comme durables : célébrer les vainqueurs revient déjà à construire la mémoire de leur sacrifice. Jay Winter constate qu’à partir de 1914 "la commémoration devint un acte de citoyenneté. Se souvenir, c’était affirmer l’existence de la communauté nationale, son caractère moral".

     

    HONORER LES MORTS

     

    La commémoration des morts est inscrite au cœur des manifestations de reconnaissance rendues aux vainqueurs en cours de démobilisation, au point de tendre à éclipser ces derniers. Clemenceau s’adressant à la Chambre le 11 novembre 1918 attribue ainsi à "nos grands morts" le mérite premier de la victoire. Quelques mois plus tard, les organisateurs de la fête de la victoire du 14 juillet 1919 sont confrontés très pratiquement à la difficulté de ne pas amoindrir la portée de la célébration des vainqueurs par l’hommage aux morts. C’est finalement le choix de l’installation d’un cénotaphe mobile sous l’Arc de Triomphe qui l’emporte : les morts seront ainsi honorés par une foule recueillie au cours de la nuit précédant le défilé ; le lendemain matin, le cénotaphe sera écarté pour laisser passer le cortège triomphal. Il avait même été un temps envisagé que les troupes défileraient silencieusement devant un monument aux morts placé sur les Champs-Élysées.

     

    Lors de la fête de la reconnaissance nationale, le 3 août 1919, les cérémonies locales accordent très souvent une place centrale aux morts. Par exemple, la municipalité d’Amiens fait défiler les 5 000 enfants des écoles de la ville devant un monument provisoire élevé à la mémoire des disparus. Au cœur même de l’hommage aux vivants se lit ainsi la tendance de la mémoire de la Grande Guerre à se confondre avec le culte rendu aux morts. Ceux-ci se situent au sommet d’une hiérarchie des combattants que les décorations militaires ne déterminent que de manière secondaire, derrière le sacrifice suprême. Lors du volet parisien de la fête de la reconnaissance nationale, le 2 août 1919, Léon Robelin déclare ainsi : "les morts […] plus que les vivants encore, ont assuré la pérennité de la patrie".

     

    Le destin d’une proposition de résolution déposée à la Chambre en novembre 1918 en vue de réunir dans un livre d’or toutes les citations de la guerre est également significatif. Lorsque ses promoteurs demandent que les citations attribuées pendant la guerre soient inscrites sur le livre d’or des Morts pour la France alors en projet, le rapporteur répond : "nous avons pensé que la plus belle des citations était aussi la plus égalitaire : "Mort pour la France". Nous ne voulons ajouter rien d’autre sur le livre d’or à cette simple et émouvante mention". La mort, dans la mémoire de la Grande Guerre, ne nivelle pas seulement la hiérarchie militaire (les distinctions de grades sur les monuments commémoratifs sont moins présentes qu’après les conflits précédents) mais l’héroïsme même. Le 1er octobre 1919, la "loi établissant dans chaque commune un mémorial de la Grande Guerre" prévoit bien la fourniture par l’État aux communes d’un registre contenant les noms, citations et blessures de tous ceux ayant pris part à la guerre. Cette loi repose encore sur l’idée d’une commémoration étendue à tous les militaires "ayant pris part aux opérations de la campagne de 1914-1918" et non focalisée sur les seuls morts. Significativement, elle était destinée à ne guère être appliquée.

     

    "DES LABORATOIRES DE LA COMMÉMORATION"

     

    De fait, les cérémonies de reconnaissance liées au contexte du retour des combattants et à la démobilisation en 1919 ont pu constituer des laboratoires de la commémoration. Le cénotaphe de la fête de la victoire du 14 juillet 1919 annonce les monuments aux morts de même que les hésitations des organisateurs quant à la place à accorder au silence au cœur de la fête résonnent avec l’importance que la minute de silence est appelée à prendre dans la liturgie des cérémonies du 11 Novembre dès les années 1920.

     

    Bien sûr, fêtes du retour et discussions législatives ne constituent que la partie la plus visible d’un mouvement plus profond qui s'ancre aussi dans les territoires avec l'apparition de cérémonies locales. En effet, l'année 1919 voit se multiplier les inaugurations de monuments aux morts issus d’initiatives des maires ou d’autres personnalités et de souscriptions publiques.

     

    La mobilisation est d’autant plus forte que les monuments constituent une forme de tombe de substitution alors que les disparus dont le corps n’a pu être identifié se comptent par centaines de milliers. Les cérémonies d’inauguration de ces monuments, dont beaucoup se déroulent le 11 novembre 1919, constituent la première esquisse du rituel commémoratif appelé à scander dans tout le pays, et autour de ces mêmes monuments, les anniversaires de l’armistice durant l’entre-deux-guerres et au-delà.

     

    À l’issue de l’année 1919, la question de l’institution nationale d’une date annuelle pour la commémoration de la guerre reste pourtant ouverte. La création d’une commémoration le 11 novembre est certes envisagée dès novembre 1918. Mais ce qu’il s’agit alors de commémorer, c’est la victoire, non bien sûr en une exaltation militariste mais en une célébration interalliée du triomphe des démocraties. Un an plus tard, la date du 11 novembre semble délaissée par le législateur. Soucieux de ne pas multiplier les jours fériés dans un contexte économique délicat, celui-ci prévoit alors que les communes organiseront tous les 1er ou 2 novembre (jours de la Toussaint et de la Fête des morts) une cérémonie consacrée "à la mémoire et à la glorification des héros morts pour la patrie […] organisée par la municipalité avec le concours des autorités civiles et militaires". Ce n’est qu’en 1922 que les anciens combattants obtiendront que soit déclaré fête nationale le 11 Novembre. Mais la signification de ce 11 novembre sera alors tout autre de celle envisagée en 1918. Le 11 Novembre des anciens combattants, celui qui s’est imposé, sera focalisé sur l’entretien du souvenir de leurs camarades disparus.

     

    Près d’un an après la fin des combats, le vote de la "loi relative à la commémoration et à la glorification des morts pour la France au cours de la Grande Guerre" répond à une préoccupation largement présente dans la société française depuis 1916 au moins. Le texte prévoit notamment le dépôt au Panthéon de registres comportant les noms de tous les Morts pour la France ; la remise par l’État à chaque commune d’un livre d’or rassemblant les noms des morts, nés ou habitant dans la commune ; l’érection d’un monument national commémoratif des Morts pour la France à Paris ou aux environs ; l’attribution aux communes d’aides aux initiatives prises pour glorifier les Morts pour la France ; l’organisation – déjà évoquée – par les municipalités, tous les 1er ou 2 novembre, d’une cérémonie à la mémoire des morts. Plusieurs dispositions ne seront pas appliquées, signe que le "travail culturel" (Daniel Sherman) de construction de la mémoire n’est encore que partiellement accompli. Mais, déjà, la tendance vers une réduction de la mémoire publique de la Grande Guerre à la seule mémoire des morts s’affirme nettement.

     

    Entre les voies possibles d’une mémoire d’exaltation de la nation par ses hauts faits, d’une mémoire de légitimation politique du régime républicain ainsi que du sens du combat et d’une mémoire de recueillement et de consolation des endeuillés, l’orientation générale du sens de la commémoration de la Grande Guerre était déjà établie.

    Victor Demiaux, docteur en histoire, directeur de cabinet du président de l’EHESS

    Pour en savoir plus

    Entre Deuil et mémoire. La Grande Guerre dans l’histoire culturelle européenne, Jay Winter, Paris, Armand Colin, 2008.

    Articles de la revue

    L'évènement

    L'entretien

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    Personnalités évoquées

    En résumé

    DATE : 14 juillet 1919

    LIEU : France

    OBJET : Défilé de la Victoire

    PARTICIPANTS : France, Alliés

    Les enfants de France fêtent les vainqueurs à la Sorbonne, le 2 août 1919. Photographie parue dans le journal Excelsior du 3 août 1919

    Les enfants de France fêtent les vainqueurs à la Sorbonne, le 2 août 1919. Photographie parue dans le journal Excelsior du 3 août 1919

    © Excelsior-L’Équipe/Roger-Viollet
    Défilé des troupes anglaises à l’Arc de Triomphe le 14 juillet 1919, Paris

    Défilé des troupes anglaises à l’Arc de Triomphe le 14 juillet 1919, Paris

    © Neurdein/Roger-Viollet
    Les maréchaux Joffre et Foch en tête du défilé de la Victoire le 14 juillet 1919, Paris

    Les maréchaux Joffre et Foch en tête du défilé de la Victoire le 14 juillet 1919, Paris

    © Neurdein/Roger-Viollet
    Le cénotaphe élevé aux « Morts de la Patrie » près de l’Arc de Triomphe, 14 juillet 1919

    Le cénotaphe élevé aux « Morts de la Patrie » près de l’Arc de Triomphe, 14 juillet 1919

    © Albert Harlingue/Roger-Viollet
    Arc de triomphe des communes de Carrépuis et Fouquescourt dans la Somme pour célébrer la victoire, été 1919

    Arc de triomphe des communes de Carrépuis et Fouquescourt dans la Somme pour célébrer la victoire, été 1919

    © Roger-Viollet
    Décoration de la rue de Turbigo pour les fêtes de la Victoire en juillet 1919. Photographie parue dans le journal Excelsior du 13 juillet 1919

    Décoration de la rue de Turbigo pour les fêtes de la Victoire en juillet 1919. Photographie parue dans le journal Excelsior du 13 juillet 1919

    © Excelsior-L’Équipe/Roger-Viollet

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    Jeunes reporters de mémoire

    Henri Borlant est le seul enfant juif de moins de 16 ans arrêté en 1942 rescapé d’Auschwitz. Déporté en juillet, il survit trois ans dans le camp de la mort. À son retour, il devient médecin. Quand la rédaction lui propose de rencontrer les élèves du lycée de la communication de Metz, il répond : "c’est mon devoir".

    Les lycéens de Metz devant le Livre des noms à Auschwitz, février 2018
    Les lycéens de Metz devant le Livre des noms à Auschwitz, février 2018 - © Lucie Missler

    Je vais vous raconter mon histoire. Je suis né à Paris le 5 juin 1927. Je suis le quatrième d’une fratrie de 9 enfants. Mes parents étaient des Juifs russes, arrivés en France avant la Première Guerre mondiale, en 1912, parce que la démocratie les faisait rêver. À la fin de l’année scolaire 1939, il y a des rumeurs de guerre. Dans le 13e arrondissement de Paris, les autorités craignent des bombardements. Comme dans d’autres quartiers peuplés de beaucoup d’enfants, des départs sont organisés. On nous met alors dans un train, ma mère, mes frères et sœurs et moi, qui nous conduit dans un petit village au sud d’Angers. Et dans la nuit, ma mère accouche de la plus jeune de mes sœurs. Le lendemain, 1er septembre, des affiches annoncent la mobilisation générale. On m’inscrit à l’école et je reçois, de la part du prêtre qui fait cours, un enseignement catholique. Très vite, je suis baptisé, je fais ma communion, ma confirmation et je deviens très croyant. À 14 ans, je sors de l’école et trouve un poste dans le garage d’à côté. On était heureux parce qu’on était ensemble et on découvrait la campagne dans tous ses plaisirs, alors qu’à Paris, il y avait beaucoup de restrictions.

     

    C’est dans ce calme que le 15 juillet 1942, des soldats allemands viennent nous chercher. Ils ont nos noms et notre adresse. Mon père n’était pas sur la liste. J’avais 15 ans, j’étais sur la liste, comme mon frère Bernard et ma sœur Denise. J’ai pensé que l’Allemagne avait besoin de main d’œuvre et que j’allais travailler. Mais ma mère y figurait aussi. Je n’étais pas préparé à cela. Elle n’était pas en capacité de travailler. Je ne comprenais pas. On a grimpé dans le camion et on est partis. Sur la route, ils arrêtent d’autres familles. Arrivé au séminaire d’Angers, je suis séparé de ma mère et de ma sœur. Le lendemain, mon père me rejoint et ma mère est renvoyée dans le village. Nous sommes restés cinq jours au séminaire.

     

    Un matin, nous sommes embarqués dans des wagons à bestiaux, sans fenêtre ni siège, sans pouvoir nous allonger. Je ne reverrai pas ma sœur, séparée de nous. Le train reste des heures immobilisé avant de partir. Des gens commencent à écrire des mots qu’ils jettent par la petite lucarne. Je fais de même : "maman, il paraît que nous partons en Ukraine faire les moissons". J’apprendrai plus tard que ma mère avait bien reçu le message de la part d’un cheminot.

     

    Le voyage dure 3 jours et 3 nuits, sans manger ni boire. Le train arrive finalement au milieu d’un champ. On entend hurler, des hommes, des chiens. En sortant, on nous demande d’abandonner nos bagages, on nous fait courir. On nous fait mettre par rang de 5 et on marche environ 2 kilomètres pour rejoindre le camp de Birkenau, entouré de barbelés dont on saura très vite qu’ils sont électrifiés. On nous dirige vers une grande baraque avant de nous donner les ordres : d’abord "vous vous déshabillez entièrement". Devant tout le monde ? Oui. J’étais très pudique. Des coups de bâtons commencent à tomber. Une autre équipe arrive, nous tond, nous rase. Je vois mon père nu, la boule à zéro. Ensuite, on nous tatoue. Ce numéro est notre nom, notre identité. Je deviendrai le 51 055. Il y a des Français dans le camp, souvent des résistants, des communistes, qui portent à côté de leur numéro un triangle rouge. Une lettre indique la nationalité. Les plus cruels portent des triangles verts, des anciens criminels. Ils sont souvent chefs de kommandos.

     

    On nous donne des vêtements déjà portés par des personnes malades ou qui sont sans doute mortes avec. Les chaussures prennent l’allure de sandales en bois. C’est très difficile de courir avec. Très vite, on a tous des plaies aux pieds. On nous crie dessus, on nous frappe, on ne peut pas boire, on crève de faim. Des trains arrivent tous les jours avec de nouveaux déportés. On nous dit : "ici vous êtes dans un camp d’extermination. D’ici, vous ne sortirez que par la cheminée du four crématoire". C’est l’affolement. Voilà, c’est parti.

     

    QUEL A ÉTÉ L’ÉVÉNEMENT LE PLUS MARQUANT DURANT VOTRE DÉPORTATION ?

     

    Je crois que c’est la faim. Quand on crève de faim, on n’est plus tout à fait un homme. On a la tête qui est prise, on perd du poids, on fait des efforts au-dessus de ses moyens. Je sais la faim qu’ont ressentie ceux que l’on voit aujourd’hui dans les documents d’archives, squelettiques, et qui n’ont plus que la peau sur les os. Qui en sont morts. La faim, ce même mot que vous utilisez quand vous sautez le repas de midi, cela ne veut pas dire la même chose. On a connu quelque chose qu’on ne peut pas dire avec des mots. Quand on a faim comme j’ai eu faim, il n’y a plus de rêve, plus rien. La faim, ça obsède.

     

    VOUS AVEZ PU RESTER AVEC VOTRE FAMILLE ?

     

    Après une première semaine dans la même baraque que mon père, nous avons été séparés. Je le voyais parfois le soir. Au bout d’un mois il m’a dit : "j’ai 54 ans, je ne tiendrai pas longtemps. Il faut que tu tiennes car ta mère aura besoin de toi". Au bout de six semaines, je ne l’ai plus vu. Deux mois après, j’ai été envoyé à Auschwitz I et séparé de mon frère, je ne l’ai plus revu. Je suis resté un an au block 7, tenu par un chef de baraque au triangle vert, un fou furieux. Au bout d’un an, je suis renvoyé à Birkenau. C’était devenu un camp immense. Je cherche mon frère et ne le trouve pas.

     

    ÉTAIT-CE POSSIBLE DE SE FAIRE DES AMIS DANS UN CAMP ?

     

    Non seulement c’était possible, mais c’était indispensable pour survivre. Il n’y pas eu de survivant sans entraide. Il y a un moment où, tout seul, vous ne pouvez pas. Il y a un moment où, quand vous avez 40 de fièvre et que vous n’êtes pas soutenu de chaque côté pour ne pas vous écrouler pendant l’appel, vous ne survivez pas. Il y avait un soutien moral aussi : des gens me parlaient, me donnaient du courage et me disaient qu’ils étaient présents. Un autre jour, c’est moi qui devais être là pour eux. On essayait de se réunir en groupe de gens parlant la même langue. Et puis quand on est plusieurs, on voit le danger venir de tous les côtés, on prévient, ça fait partie du code de survie.

     

    Tous ceux que j’ai connus dans le camp, je les ai revus après, régulièrement. Ils étaient les seuls avec qui je pouvais discuter de la vie dans les camps. Le médecin Désiré Hafner, qui me conseillera plus tard de devenir médecin, je l’ai connu jusqu’à sa mort. J’avais recueilli son témoignage et on avait fait un DVD à la Fondation pour la mémoire de la Déportation... J’ai téléphoné à une quinzaine de copains que j’ai interviewés, des gens formidables qui avaient traversé tout cela. Des gens qui savent car ils ont vécu la même chose. Personne n’était à même de mieux nous comprendre que ceux qui avaient fait le même trajet.

     

    COMMENT EXPLIQUEZ-VOUS QUE VOUS AYEZ SURVÉCU À TROIS ANS DE DÉPORTATION ?

     

    Je ne l’explique pas. J’avais 15 ans, j’étais fragile. En fait, je n’aurais pas misé sur moi. Pourtant, j’ai survécu au typhus, à la tuberculose... Et l’envie de vivre, c’est quelque chose qui existe. Certains se disaient : "Ce n’est pas la peine de souffrir pour mourir" et ils empoignaient les barbelés électrifiés. Il y a eu quelques suicides. Mais le plus souvent, on se disait qu’il fallait essayer de survivre même dans ces conditions-là, un jour de plus et encore un jour, et encore un jour. Quand je vous raconte ça, j’ai envie de rajouter une phrase qui n’est pas de moi mais de La Fontaine, dans la fable La Mort et le Bûcheron : "Plutôt souffrir que mourir. C’est la devise des hommes". On souffre, on est malheureux mais on s’accroche à la vie.

     

    COMMENT S’EST PASSÉE VOTRE LIBÉRATION ?

     

    En octobre 1944, alors que les Russes approchent, nous sommes plusieurs à être évacués dans des camps près de Berlin. Nous sommes survolés tous les jours par les avions alliés. Je suis envoyé enfin à Ohrdruf, un petit camp annexe de Buchenwald. Je deviens un tout nouveau, c’est-à-dire que c’est à moi que l’on fait faire les pires corvées. Un jour, je suis envoyé dans une boucherie en ville pour aller chercher de la nourriture pour les SS. Alors que l’on charge et décharge le camion, un prisonnier de guerre s’approche et me dit (il était français) : "tiens bon, y’en a plus pour longtemps, les Américains ne sont pas loin, et si tu arrives à te sauver, mes camarades prisonniers et moi te cacheront. Le boucher ici est un antinazi. Tu peux lui faire confiance". Un soir, dans la nuit du 3 au 4 avril 1945, sachant que les Américains arrivaient et que l’on voulait éviter l’évacuation forcée, ces marches de la mort, on s’est échappé avec un camarade. On s’est rendu chez le boucher qui nous a donné des vêtements de prisonniers. Le lendemain, les Américains arrivent. Je suis libre. À bord de leur jeep, nous les conduisons au camp d’Ohrdruf. Nous avions un besoin urgent de raconter et de faire voir ce qui s’était passé. Le 13 avril, je suis au centre de rapatriement. Le 16, j’arrive à Montigny-Lès-Metz. Là, le contrôle des papiers est très strict. Je n’en ai pas. Et je n’appartiens à aucune catégorie : prisonniers, indésirables, travailleurs. Déportés, ils ne connaissent pas. Un de mes camarades à qui on annonce que sa femme l’attend gare de l’Est me ramène avec lui. Arrivés dans le sud de Paris, nous prenons notre premier déjeuner en France. Le téléphone sonne puis on me dit "on a retrouvé ta mère, elle t’attend dans son appartement parisien avec tes frères et sœurs". Je ne pensais pas la revoir. Je me suis toujours dit qu’elle était sans doute dans l’un des nombreux convois arrivés à Auschwitz. Je pars la retrouver. Elle ne m’a jamais posé aucune question, je ne lui ai jamais rien dit.

     

    QU’EST CE QUI A ÉTÉ LE PLUS DUR QUAND VOUS ÊTES REVENU ?

     

    Ce n’était pas dur quand je suis revenu ! J’étais à Paris, j’avais 17 ans, j’envisageais l’avenir, je croyais que rien ne serait difficile après avoir vécu cela. Surtout, j’avais retrouvé ma mère, je pouvais la prendre dans mes bras et lui dire l’amour que j’avais pour elle. C’est une chance que tout le monde n’a pas eue. Deux ans après mon retour, je m’inscrivais à l’école de médecine, alors que je n’avais avant de partir en déportation aucun diplôme. En deux ans, j’ai passé mon brevet et mon baccalauréat. Je n’ai pas désarmé, jamais. Je suis devenu médecin, un métier que j’ai adoré faire. J’avais un cabinet boulevard Richard Lenoir à Paris. Un jour, j’ai soigné une patiente allemande qu’un copain m’avait envoyée. Elle avait quitté ses parents après avoir découvert le drame de la Shoah. Elle est revenue quelques temps après, je l’ai embauchée. On s’est aimés, on s’est mariés et on a eu trois magnifiques filles. Là, elle m’attend à la maison.

     

    Il y a eu d’autres satisfactions et bonheurs comme la fois où, à l’Élysée, le président de la République m’a épinglé une décoration en faisant un petit discours. Parmi ces bonheurs, il y a aussi ce que je fais avec vous, c’est-à-dire lutter contre le nazisme, c’est important. Surtout, j’avais conscience que d’être heureux, ce n’est pas donné à tout le monde et tout le temps, que d’avoir de quoi manger quand on a faim, d’être avec une femme qu’on a choisie, c’est un bonheur. Quand on a survécu à ce à quoi j’ai survécu, c’est trop bête de gâcher sa vie.

     

    RACONTER LES CHOSES, C’EST D’UNE CERTAINE MANIÈRE LES REVIVRE, DONC EST-CE QUE C’EST DIFFICILE POUR VOUS DE RACONTER ENCORE ET ENCORE ?

     

    Non, non... J’avais décidé de ne jamais retourner à Auschwitz. On me demandait souvent d’accompagner des élèves et des étudiants là-bas. En 1995, je suis contacté par une professeure d’histoire dont les étudiants font un travail et une exposition sur le thème : "La libération des camps et le retour des déportés". Je leur fournis alors des cassettes de témoignages pour alimenter leur réflexion. Ils me demandent de contacter Serge Klarsfeld pour qu’il soit présent à l’inauguration de l’exposition. Je ne le connaissais pas personnellement. Mais je lui téléphone quand même et je lui dis que j’ai lu le livre qu’il a consacré à la déportation des enfants et que j’y ai vu une photo de mon frère. Il me dit : "Ah comment vous vous appelez ?", je lui dis mon nom, il regarde ses listes. Il dit : "Je ne vous ai pas marqué parmi les survivants, vous n’êtes pas passé par l’hôtel Lutétia ?" ; "Non je suis rentré avant". Il m’a rajouté parmi les survivants et puis il a accepté de venir... C’est alors qu’il m’a demandé de venir avec lui accompagner à Auschwitz des élèves de troisième de la région Rhône-Alpes, qui avaient le même âge que moi au moment de ma déportation. J’ai dit oui parce que je n’ai pas osé dire non et quand j’ai raccroché ma femme m’a dit : "Mais tu es malade tu sais que tu trembles de peur à l’idée d’aller là-bas". Quand les jeunes sont arrivés avec leur enseignant à l’aéroport de Lyon, il leur a dit: "Voilà Henri Borlant... il avait 15 ans, l’âge que vous avez, en juillet 1942 quand il a été arrêté. Il y a eu 6 000 enfants de moins de 16 ans qui ont été arrêtés en 1942 et sur les 6 000, il est le seul survivant". Ça m’a fait un électrochoc. Depuis, je me dis que je ne peux pas refuser de témoigner quand je sais que je suis le seul survivant sur un tel nombre d’enfants qu’on a assassinés.

     

    VOUS AVEZ PUBLIÉ "MERCI D’AVOIR SURVÉCU". QUAND VOUS EST VENUE L’IDÉE DE COUCHER SUR LE PAPIER VOTRE EXPÉRIENCE ?

     

    Il y a eu un moment où je me suis dit : "Si tu ne le fais pas maintenant, tu ne le feras plus". Ce témoignage-là, écrit, me manquait. Je ne suis pas écrivain, donc j’ai raconté mon histoire à des gens qui ont accepté de l’entendre, de l’enregistrer, etc. J’ai fait deux tentatives et je n’étais pas satisfait. Alors je me suis dit : "il faut que je le fasse moi-même". Je me suis mis à écrire. Quand le livre est sorti, ça a eu un retentissement que tous mes témoignages filmés n’avaient pas eu. Un journaliste m’a posé la question : "Pourquoi vous ne l’avez pas fait plus tôt ?", j’ai dit : "Parce que je ne suis pas écrivain". Je préfère répondre à vos questions parce que je vous vois, parce que je sais à quelle curiosité je réponds, c’est autre chose et cela je le fais avec bonheur. Je me souviens qu’un jour on m’a demandé, c’était il y a longtemps : "Est-ce que vous avez déjà eu honte d’être juif ?". Alors je réponds : "Honte d’être juif ? Non non, je n’ai jamais eu honte... J’ai eu peur à un certain moment...". J’ai réfléchi pendant plusieurs jours, ça m’a trotté dans la tête... Ensuite, j’ai eu des réponses qui sont venues, qui pour moi étaient satisfaisantes. Je n’ai pas eu honte d’être juif, j’ai eu honte d’avoir peur et j’ai surmonté cette peur. Cette peur je l’ai gardée quand même un certain temps et puis cela a disparu un jour.

     

    AUJOURD’HUI, ÇA VOUS FAIT QUELQUE CHOSE DE VOIR ENCORE VOTRE TATOUAGE SUR VOTRE BRAS ?

     

    Oui, cela me fait quelque chose. Ce n’est pas simplement un tatouage, un numéro. C’est très précisément le 51 055. Ce numéro, ça veut dire que c’est le 23 juillet 1942, alors que j’avais 15 ans 1 mois et 10 jours, que j’ai été amené dans ce camp d’extermination, que j’ai survécu presque trois ans et que j’ai résisté au projet nazi de nous transformer en cendres et en fumée. C’est donc quelque chose dont je suis fier. Les nazis nous brûlaient pour nous faire disparaître, pour que personne ne sache et moi, aujourd’hui, je suis là en train de vous montrer ce tatouage. Il y en a qui font les jeux olympiques et qui reviennent avec une médaille d’or. Ce tatouage, c’est ma médaille d’or. Il veut dire qu’on est très peu à avoir fait ce parcours, que je l’ai supporté avec les maladies, les coups, la faim. Je suis là, bien présent, et je dénonce encore toutes ces choses aujourd’hui. Je n’ai jamais eu envie d’enlever ce tatouage. Au début, je l’ai caché parce que je craignais que les antisémites me fassent du mal. Mais aujourd’hui je vous le montre, je n’ai pas à le cacher. Avec ce tatouage, je lutte contre le racisme, contre l’antisémitisme et je lutte aussi pour la défense de la démocratie.

     

    Il y a une chose sur laquelle j’ai le devoir d’insister. Je fais partie de celles et ceux qui ont vécu cet espace de temps, qui a duré quatre longues années, pendant lequel la France était dirigée par le maréchal Pétain, Pierre Laval, etc. Ils ont collaboré avec les nazis, ils ont arrêté des gens innocents. Pendant ces quatre années, on a tué mon papa, mon frère, ma sœur, mes grands-parents, on a tué des quantités d’enfants, de bébés, ça a duré pendant des années et puis les nazis ont perdu et j’ai pu rentrer, j’ai pu retrouver mon pays avec une direction démocratique. Il y a beaucoup de pays dans le monde, et des millions et des millions de gens, qui sont privés de cette démocratie et qui nous envient. Cette démocratie, on en a hérité, on l’a reçue. Il y en a qui ont versé leur sang pour se débarrasser du pouvoir absolu. On a le droit de voter et on en jouit, on peut aller et venir, on peut parler, être pour ou contre, c’est un bonheur. Quand on a perdu comme moi ce droit et qu’on le retrouve, on en connaît le prix. La démocratie, ça peut se perdre si les gens ne s’y intéressent pas, s’ils ne cherchent pas à savoir. Lors des élections, on voit qu’il y a un pourcentage important de gens qui ne vont pas voter. Vous êtes des jeunes gens éduqués. Vous devez chercher, réfléchir, faire votre choix et apprendre à être des citoyens responsables.

     

    APRÈS LA GUERRE, QUELS SENTIMENTS NOURISSEZ-VOUS ENVERS LES ALLEMANDS ?

     

    Je vous remercie de me poser cette question car elle est importante. Ce ne sont pas les Allemands, ce sont les nazis que je déteste, qu’ils soient français ou allemands. Dans le camp où j’étais, il y avait des Allemands antinazis. Je ne peux pas oublier qu’ils ont risqué leur vie en combattant les nazis. Si je vous ai raconté l’histoire de ma rencontre avec une jeune et jolie jeune fille, c’est parce qu’elle était allemande, et je l’ai épousée. Son père était soldat pendant la guerre, et quand sa fille lui a demandé des explications, il a dit : "C’est passé et on ne parle plus de cela." Et c’est à ce moment-là qu’elle a décidé de venir en France. Je ne suis pas contre le fait que les gens qui ont commis des méfaits soient jugés et condamnés à hauteur de leur crime. Les sociétés ont besoin de justice, elles n’ont pas besoin de pardon. Il n’y a que les victimes qui peuvent pardonner, et personne d’autre.

    Pierre-Mickaël Carniel, Jeanne Zeihen et Léa Caïd

    Pour en savoir plus

    Bibliographie

    Merci d’avoir survécu, Henri Borlant, éditions du Seuil, 2011.

     

    Article en ligne

    1945, l'horreur révélée

     

    Vidéos

    Enseigner la Déportation. Rencontre inter-académique Paris-Créteil-Versailles. Auditorium du Mémorial de la Shoah, 19 novembre 2014

    Visite du camp d’Ohrdruf par une délégation de généraux américains

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    Lieux de mémoire à découvrir

    En résumé

    DATE : Juillet 1942

    LIEU : France

    ISSUE : Arrestation d'Henri Borlant, 15 ans, et déportation à Auschwitz-Birkenau

    Henri Borlant écolier

    Henri Borlant écolier

    © Collection Henri Borlant
    Lettre rédigée par le cheminot pour accompagner le mot adressé par Henri Borlant à sa mère et jeté à travers la lucarne du train avant de partir pour Auschwitz

    Lettre rédigée par le cheminot pour accompagner le mot adressé par Henri Borlant à sa mère et jeté à travers la lucarne du train avant de partir pour Auschwitz

    © Collection Henri Borlant
    Le général Eisenhower et ses hommes découvrent des prisonniers exécutés par les nazis au camp d’Ohrdruf, le 5 avril 1945

    Le général Eisenhower et ses hommes découvrent des prisonniers exécutés par les nazis au camp d’Ohrdruf, le 5 avril 1945

    © Keystone-France
    Henri Borlant à son retour des camps, 1945

    Henri Borlant à son retour des camps, 1945

    © Collection Henri Borlant
    Henri Borlant témoigne devant les lycéens de Metz, 29 mars 2018

    Henri Borlant témoigne devant les lycéens de Metz, 29 mars 2018

    © Vaea Héritier
    Portraits de déportés dans le bâtiment couramment appelé

    Portraits de déportés dans le bâtiment couramment appelé "Sauna" à Auschwitz-Birkenau

    © DR

    Cartes

     Carte des camps
    Carte des camps - © MINARM/SGA/DPMA/Joëlle Rosello
     Carte des principaux camps et kommandos
    Carte des principaux camps et kommandos - © MINARM/SGA/DPMA/Joëlle Rosello
     Carte des camps  Carte des principaux camps et kommandos

    Galeries photos

    Le mémorial des martyrs de la Déportation
    Le mémorial des martyrs de la Déportation - © SGA/COM
    Le mémorial des martyrs de la Déportation, lieu du souvenir des victimes de la Déportation
    Le mémorial des martyrs de la Déportation, lieu du souvenir des victimes de la Déportation - © SGA/COM
    Le mémorial des martyrs de la Déportation, parcours de visite, offre pédagogique
    Le mémorial des martyrs de la Déportation, parcours de visite, offre pédagogique - © SGA/COM
    Le mémorial des martyrs de la Déportation, venir au mémorial
    Le mémorial des martyrs de la Déportation, venir au mémorial - © SGA/COM
    Autour du mémorial
    Autour du mémorial - © SGA/COM
    Le mémorial des martyrs de la Déportation Le mémorial des martyrs de la Déportation, lieu du souvenir des victimes de la Déportation Le mémorial des martyrs de la Déportation, parcours de visite, offre pédagogique Le mémorial des martyrs de la Déportation, venir au mémorial Autour du mémorial

    Le Fort de Queuleu

    Dans le prolongement de leur voyage mémoriel en Europe de l’Est, les lycéens de Metz ont visité l’ancien camp d’internement et de transit de Queuleu, l’occasion pour eux de faire résonner l’histoire européenne avec celle de leur région et des résistants qui y ont été arrêtés.

    Cellules individuelles du camp spécial nazi du fort de Queuleu
    Cellules individuelles du camp spécial nazi du fort de Queuleu - © Gérard Coing / DRAC Alsace-Champagne- Ardenne-Lorraine

    Le fort de Queuleu, ouvrage militaire de la première ceinture fortifiée de Metz construit entre 1868 et 1870, fut utilisé par la Gestapo comme camp d’internement et de transit durant la Seconde Guerre mondiale. Nous nous y rendons au mois d’avril. La visite est menée par une guide, membre de l’association du fort de Metz-Queuleu pour la mémoire des internés-déportés et la sauvegarde du site. Elle débute son propos en rappelant qu’entre 1943 et 1944, ce sont entre 1500 et 1800 prisonniers qui y sont interrogés et internés avant d’être envoyés dans des camps de concentration, de redressement ou des prisons. Le camp spécial du fort de Queuleu voit l’internement de résistants, saboteurs, passeurs, réfractaires, otages et prisonniers russes.

     

    En juin 1941, le groupe de résistance "Mario" voit le jour en Moselle, zone annexée par l’Allemagne. Formé par Jean Burger et composé d’environ trois mille résistants, il devient une menace pour les nazis présents dans la région lorsqu’il met en place, dès 1943, des actions de sabotage et des vols d’armes. Les résistants arrêtés sont enfermés au fort de Queuleu, gardé par une vingtaine de jeunes issus des Jeunesses hitlériennes.

     

    Nous commençons la visite en descendant les grands escaliers, et contrairement aux prisonniers qui avaient les yeux bandés, les nôtres sont bien ouverts. Nous arrivons dans un grand couloir froid et sombre, nous menant à une salle reconstituant l’arrivée des prisonniers, des mannequins en plastique en habits d’époque, bras levés et yeux bandés. Si les résistants ne tenaient pas leur position, les SS les frappaient. Ensuite, ils étaient interrogés dans une petite salle par la Gestapo. S’ils parlaient et donnaient des informations sur leur groupe et leurs camarades, ils étaient directement envoyés en camp de concentration car jugés inutiles, sinon ils étaient torturés jusqu’à leurs aveux. L’ambiance que dégage la visite est pesante.

     

    S’en suit la découverte de la reconstitution du bureau de Georg Hempem, le SS qui dirigeait le camp, des dix-huit cellules individuelles destinées aux chefs de la Résistance, ainsi que des cellules collectives, où les prisonniers étaient entassés. Les conditions d’enfermement étaient inhumaines : mains et pieds liés et yeux bandés toute la journée, les internés n’étaient nourris que de soupe ou de café, et seule une dizaine d’écuelles étaient distribuées, ne permettant qu’aux dix prisonniers les plus proches de la porte de laper la nourriture. Devant la cellule de Jean Burger, chef du groupe "Mario", nous essayons de nous le représenter, faisant les mille pas pour ne pas sombrer dans la folie.

     

    À leur arrivée dans le camp, les détenus se voient privés de leur identité et reçoivent un numéro qu’ils doivent reconnaître lorsqu’il est prononcé en allemand. Octave Lang, un instituteur de Saint-Avold arrêté en octobre 1943, raconte : "Un à un, on nous jetait dans une sorte de bureau dans lequel un adjudant de la Gestapo nous demandait notre état civil. ‘Tiens voilà un instituteur... Apprenons-lui les méthodes de l’école des SS !’ Se tournant vers moi, il me cria : ‘N’oublie surtout pas que tu n’es plus M. Lang mais que tu t’appelles à partir d’aujourd’hui, le numéro 124 !’". Ce camp d’internement est évacué en août 1944, les prisonniers étant alors envoyés dans des camps de concentration.

     

    À quelques pas de chez nous, ce lieu faisait écho à ce que nous avions pu voir en Pologne quelques semaines auparavant. Les réalités de la répression et de la déportation sont plurielles. Elles prennent place dans des espaces différents, en Europe et au cœur de notre ville.

    Emma Schiavonne, Emma Grotz et Maëlys Almayrac

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    L'entretien

    Denis Peschanski

    Directeur de recherche au CNRS, spécialiste de l’histoire et des mémoires de la Seconde Guerre mondiale, Denis Peschanski est intervenu lors d’une conférence au lycée de Metz, portant notamment sur les mécanismes d’élaboration d’une mémoire collective.

    Denis Peschanski
    Denis Peschanski - © Brigitte Maupetit

    Pouvez-vous nous expliquer brièvement les mécanismes de construction de la mémoire ?

     

    Prenons deux exemples qui concernent la Seconde Guerre mondiale : l’exode de mai-juin 1940 et les bombardements alliés de 1944 sur la Normandie. Aucun de ces événements, pourtant majeurs, n’a été inscrit dans la mémoire collective car ils ne faisaient pas sens dans la société. Que faire, dans le cas de l’exode de 1940, de la peur qui a jeté sur les routes près de huit millions de Français, fuyant l’avancée fulgurante des Allemands, dont tout le pays a été le témoin, mais qui est associée à des éléments négatifs tels que la honte, la fuite, les pillages ? Dans le cas des bombardements alliés, quel sens donner aux bombes lâchées par ceux-là mêmes qui venaient vous libérer, au prix il est vrai de destructions massives, de villes entières réduites en cendres et de milliers de victimes ? La mémoire est sélective et ne conserve que des faits participant à la construction identitaire et donc porteurs d’utilité sociale. Les conditions de la mise en récit mémoriel ne sont ainsi pas réunies.

     

    Pour prendre un exemple contemporain, mes collègues du CNRS et moi-même avons mené une étude sur les attentats du 13 novembre 2015, qui tendent à devenir les attentats "du Bataclan" : les terrasses du Xe arrondissement et le stade de France semblent déjà s’estomper de la mémoire collective. On constate ainsi qu’il y a une représentation très sélective du passé.

     

    Quelles sont alors les conditions pour qu’une mémoire soit collective ?

     

    Aujourd’hui, nous assistons à un grand débat autour de mots comme mémoire individuelle, partagée, culturelle, collective... Ce sont des sujets extrêmement sensibles. La mémoire collective est une mémoire partagée entre plusieurs personnes appartenant à un même groupe. Contrairement à l’histoire qui repose sur l’importance réelle de l’événement au moment où il a eu lieu, elle est fondée sur le sentiment d’utilité de l’événement pour la construction identitaire de ce groupe.

     

    Pour qu’un événement soit retenu dans la mémoire collective, il faut qu’il ait un sens : les aspects positifs comme négatifs du passé - comme la collaboration et le régime de Vichy qui construisent la figure négative s’opposant à celle du résistant - doivent donc avoir une utilité sociale. Ainsi, la fonction de la mémoire n’est pas d’éviter que les mêmes événements ne se reproduisent, ce qui est hélas voué à l’échec, mais de créer un sentiment d’identité, de lien social, afin de permettre à une population d’exister collectivement.

     

    Mais la mémoire n’est pas figée, elle évolue et agit dans l’histoire : prenons l’exemple de Jean Moulin, qui n’est inscrit dans cette mémoire collective comme héros de la Résistance qu’à partir de décembre 1964, date de son entrée au Panthéon et du célèbre discours de Malraux. C’est la symbolique derrière le personnage qui le consacre comme héros dans notre mémoire collective.

     

    Comment appréhender certains sites mémoriels comme les lieux d’extermination ? Quelle approche privilégier ?

     

    Les lieux disposant d’un grand poids mémoriel sont envahis par les touristes. Or ces lieux où l’Histoire a été aussi tragique sont difficiles à appréhender. Auschwitz, par exemple, connait une fréquentation toujours croissante ; des touristes de la mémoire du monde entier viennent par milliers se recueillir sur ce lieu symbolique du drame de la Shoah. Il y a donc un certain besoin de respect et de recueillement qui témoigne de la prégnance de cette mémoire collective. Mais il est essentiel de trouver un équilibre entre le geste et l'objectif de la mémoire, selon le lieu et l'événement. La mémoire est avant tout en nous-même, au travers de nos émotions, dans notre part d’intime, et de notre réflexion sur les événements passés.

     

    La visite d’un lieu comme Auschwitz est exigeante : elle nécessite un effort indispensable de chacun pour se confronter à l’indicible et demande aussi un temps important d’appréhension. C’est ce qui a prévalu dans la démarche de vos enseignants et je les en félicite.

    Amandine HARTZ

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    L'évènement

    Dans les pas de la déportation

    Au mois de février, cinquante élèves de terminale du lycée de la communication de Metz se sont rendus à Nuremberg, Prague, Cracovie et Auschwitz. Cinq d’entre eux racontent ici leur périple sur les chemins de la mémoire de la Déportation.

    Place des héros du ghetto, Cracovie, février 2018
    Place des héros du ghetto, Cracovie, février 2018 - © DR

    Nous avons tous visionné des films, lu des livres et nous sommes imaginé l’horreur que les déportés ont pu vivre pendant la Seconde Guerre mondiale ; mais voir les lieux avec nos yeux d’adolescents est un sentiment différent, plus fort et plus profond. La plupart d’entre nous voulait participer à ce voyage pour faire la visite du camp d’Auschwitz. Pour voir, pour savoir, pour comprendre et pour rendre hommage aux victimes.

     

    Partir en groupe était aussi l’une de nos motivations. À la question : "Pourriez-vous aller visiter le camp d’Auschwitz en famille pendant vos vacances ?", tous les élèves ont répondu "non". Pourquoi ? Auschwitz n’est en aucun cas un lieu touristique. Ce camp est avant tout un lieu de mémoire et de recueillement. Nous avions besoin d’enseignants à nos côtés, pour nous apporter les explications nécessaires. Partir en groupe était enfin un moyen de partager nos différentes impressions.

     

    LES VESTIGES DE LA PRÉSENCE JUIVE EN EUROPE CENTRALE

     

    Après une première visite du complexe destiné aux congrès nazis à Nuremberg, nous sommes partis en direction de Prague, en République tchèque, à la découverte du quartier juif et de ses nombreuses synagogues, très différentes les unes des autres. L’une d’elles nous a interpelés plus que les autres. Les murs intérieurs de la synagogue Pinkas étaient couverts des 77 297 noms des Juifs tchèques massacrés au cours de la Seconde Guerre mondiale. À l’étage, une exposition de dessins d’enfants déportés à Teresin dans les années 1942-1944 était présentée. Ce fut saisissant de voir l’innocence d’un enfant au travers d’un dessin représentant les horreurs de la guerre.

     

    Le lendemain, nous avons visité le ghetto juif de Cracovie. La communauté juive y était installée depuis la fin du XVe siècle. Lorsque les Allemands ont occupé la Pologne, ils ont décidé en mars 1941 de déplacer les habitants dans un autre ghetto, encerclé de murs, où les conditions de vie étaient difficiles. Là, deux types de personnes étaient distingués, celles inaptes à travailler qui furent les premières à être exécutées et celles aptes au travail qui obtenaient un laisser-passer.

     

    Ce qui nous a frappés en pénétrant dans l’ancien ghetto, cette "prison" aux frontières naturelles dessinées par les cours d’eau et les roches, les pans du mur d’enceinte, construit par les nazis, en forme de pierres tombales. Une manière de signaler aux habitants qu’ils ne sortiraient pas vivants. Nous avons appris que certains s’étaient distingués par leur courage et leur humanité, à l’image du pharmacien Pankiewicz. Il n’était pas juif mais était resté au sein du ghetto pour sauver des vies. Il avait notamment caché plusieurs enfants dans son cabinet.

    Aujourd’hui, sur la "place des héros du ghetto", un monument commémoratif, composé de 68 chaises vides, symbolise les 68 000 Juifs disparus du ghetto et rend hommage aux victimes.

     

    "UNE TERRE CHARGÉE D’HISTOIRE"

     

    Le dernier jour de notre voyage scolaire en Europe centrale devait nous conduire à Auschwitz I et Auschwitz II (Birkenau). On nous parle de ce lieu depuis l’école primaire, ce qui mythifie probablement l’endroit aux yeux de notre génération. Nous quittons Cracovie tôt le matin pour rejoindre les lieux. Une heure de bus, ce qui nous laisse le temps d’appréhender ce moment. Certains craignent leur réaction, d’autres ont hâte de satisfaire leur curiosité. La lecture des dernières pages du témoignage de Primo Levi nous prépare, pour certains, à l’échéance, 65 kilomètres plus loin.

     

    Dès notre arrivée sur le parking du site, à la sortie du bus, nous comprenons que nous foulons une terre chargée d’histoire. L’ambiance y est aussi froide que la température. Nous pénétrons dans les lieux en nous munissant de casques audio pour entendre les commentaires du guide. Sa voix douce semblait atténuer les horreurs qui nous étaient racontées. Nous passons sous l’inscription "Arbeit macht frei" et pénétrons dans le camp.

     

    Notre accompagnatrice nous fait découvrir l’endroit, bloc par bloc. Dans l’un d’entre d’eux est inscrit la citation de Winston Churchill "Celui qui oublie son passé est condamné à le revivre", qui prend tout son sens en ces lieux. De bâtiment en bâtiment, la découverte de casseroles, de valises, de vêtements, de portraits, de lunettes, de peignes, de cheveux nous permet de visualiser l’ampleur du génocide. À l’intérieur de l’une des salles est exposée une pile de boîtes de zyklon B, produit chimique à base de cyanure servant à l’extermination dans les chambres à gaz. Plus loin, un livre gigantesque recense tous les morts de la Shoah, soit quatre millions d’identifiés sur six millions de victimes environ. Parmi nous, certains se laissent aller et feuillettent les pages de ce monstre de papier, à la recherche d’un parent ou d’un nom connu.

     

    L’IMMENSITÉ DE BIRKENAU

     

    Auschwitz I paraissait à nos yeux immense. C’était sans compter la découverte du deuxième camp (Auschwitz II ou Birkenau) qui faisait environ 30 fois le premier. Contrairement à Auschwitz I, Birkenau fut entièrement construit durant la guerre et principalement par les déportés eux-mêmes. La tour à l’entrée du camp, malheureusement connue, n’est construite qu’en 1944. Lorsque vous y entrez, vous êtes tout d’abord surpris par l’étendue du terrain. Vous n’en voyez pas la fin. Les baraques en briques, situées à gauche, furent attribuées aux femmes et celles en bois, à droite, aux hommes. La reconstitution des lits et des latrines permet d’imaginer les conditions de vie exécrables des déportés. Durant cette visite, nous avons beaucoup marché. Mais il n’était pas concevable de se plaindre, car 70 ans auparavant ce sol ne fut pas foulé par des étudiants en quête de connaissances comme nous, mais par des déportés affamés, fatigués, déshumanisés... Au fond du camp, la perspective s’inverse. Nous n’apercevons plus la tour de garde. Près de la forêt, nous pouvons observer des chambres à gaz et des fours crématoires en ruine. Plus loin, l’ancien bâtiment de désinfection est encore debout. Une centaine de photos personnelles de victimes juives y sont exposées. Une fleur blanche et fraîche a été déposée sur l’une d’entre-elles, certainement par un descendant.

     

    En fin de visite, nous nous arrêtons devant un monument aux morts, sous lequel ont été rassemblées des cendres. Spontanément, nous observons une minute de silence. À cet instant, l’émotion est telle que nous en oublions le froid. Nous reprenons notre chemin : à notre gauche, l’extension inachevée du camp est une preuve de plus du dessein funèbre de l’idéologie nazie. En cette fin de journée, le silence est de plomb et des milliers de pensées se bousculent dans nos têtes.

    Emma Oesch-Limbach, Amandine Hartz, Pierre-Mickaël Carniel, Arthur Deredel, Romain Clément

    Pour en savoir plus

    www.auschwitz.org.pl

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